C’est beau une ville la nuit #1

Maraude exploratoire avec la Croix-Rouge

Nuit du 22 juillet 2016 par André Gachet


Il s’agit au départ pour moi, élu du 1er arrondissement, d’accompagner la Croix-Rouge dans une intervention humanitaire au bénéfice des sans abri du Parc des Chartreux, en manque d’eau, du fait de la fermeture des bornes fontaines publiques.

Mais j’accepte bien volontiers la proposition qui m’est faite de participer, en tant que bénévole temporaire, à une soirée de maraude dite exploratoire puisqu’elle consiste à répondre aux appels et à détecter les personnes en situations d’errance ou de sans abrisme.

Nous nous sommes retrouvés en début de soirée avec l’équipe composée de Léa (bénévole) et Florin (service civique) sur la Place Tolozan. Plusieurs personnes attendent l’arrivée du véhicule de la Croix-Rouge. La majorité sont des isolés, certains sont dans le dénuement sans être sans abri. Comme je suis en avance, je peux suivre les échanges sur les équipements lyonnais en particulier les bains douches de Delessert rénovés. Un petit groupe est même arrivé en voiture. Beaucoup iront ensuite vers le point fixe de Jean Macé car nous ne disposons pas de repas pour tous, ici nous ne donnons qu’un peu de soupe ou du café.

 

Nous passons un moment plus long avec un jeune couple originaire d’Ukraine avec un enfant de peut être 12 ans.

Un appel nous conduit ensuite vers le 6ème arrondissement, le parvis de l’église Saint Pothin, lieu d’abri presque bien organisé. D’ailleurs un papier sur une des colonnes demande à ce que l’on veille à laisser le parvis propre et nettoyé. Ici aussi une humanité diverse semble s’être donnée rendez-vous. Français, roumains et hongrois, personnes seules et familles. Entre les « habitués » parmi lesquels cet homme dont le sans abrisme est la conséquence d’une expulsion locative sans solution et les relégués arrivés là dans une histoire qui s’écrit de squats en bidonvilles.

Après la première famille rencontrée Place Tolozan, nous en rencontrons d’autres : il y a deux enfants de moins de trois ans, la mère de l’un de ces enfants est une jeune femme mineure de 17 ans. Cette situation me renvoie au déficit de protection de l’enfance par son côté paroxystique.

Nous distribuons de quoi manger et des couvertures.

Nous allons ensuite, toujours à partir d’un signalement, vers la Part Dieu, un homme est sur le trottoir. Il a abusé de l’alcool et s’en trouve très fatigué. Très vite nous sommes rejoints par une autre personne vivant sous tente au pied du parking des Halles. Lui se plaint de ce voisin polonais qui perturbe ses nuits. Il se promène avec un gourdin sous la chemise et un couteau dans la poche pour pouvoir se défendre. Nous prenons le café ensemble en écoutant les soucis dont il nous fait part.

Retour à la Croix Rousse. Nous retrouvons les Chartreux vers 22h30. C’est déjà le couvre feu. La plupart des occupants sont dans leurs voitures, invisibles. Nous sommes très éloignés de l’ambiance de tapage dont nous parlent certains voisins. Il est vrai que le Parc, lorsqu’il fait beau, est largement fréquenté…

Comme dans les autres lieux, nous distribuons de l’eau et de la nourriture, en prenant le temps d’échanger avec les personnes présentes.

Sur la place de la Croix-Rousse en réponse à un appel nous rencontrons deux isolés, café et échange de nouvelles. Nous allons à la rencontre d’un isolé resté à l’écart. Peu loquace, fatigué, l’homme nous remercie cependant de la sollicitude dont il fait l’objet.

Nous descendons ensuite sur le 2ème arrondissement. Passage sur les quais, Léa qui est factrice durant l’été connaît bien les lieux, elle a repéré de jour des personnes sans abri. Mais c’est une personne seule qui dort à l’abri d’un échafaudage. Nous faisons simplement une ronde sur les bords de Saône. Nous renouvelons cette démarche sous le pont de Perrache. Nous avions entendu dire que les personnes évacuées de Mermoz avaient trouvé refuge ici. Mais en dehors d’un homme seul, roumain, vers les arrêts des cars et quelques habitués sous tente sur les berges, il n’y a personne.

Nous retrouverons les personnes que nous cherchons sous la trémie à côté du pont sur le Rhône. Au moment où nous arrivons trois policiers sont en train de tenter de les faire partir. Une trentaine d’hommes, de femmes et d’enfants. Il y a toujours dans ce type d’expulsion de nulle part vers nulle part un côté surréaliste. L’explication donnée pour cette évacuation de l’espace public à 23h ne l’est pas moins : les plaintes du voisinage (inexistant à cet endroit), relayées par la Mairie du 2ème arrondissement qui décide de l’expulsion, nous dit-on, comme si celle-ci disposait d’un pouvoir de police… et surtout l’injonction donnée à plusieurs reprises par les fonctionnaires : « Passez le pont ! Allez dans le 7ème arrondissement !».

Au final, un sursis d’une heure est accordé avant une intervention « par la force ». La police se retire. Nous conseillons aux personnes de suivre l’instruction de la police. Etre bénévole de la Croix Rouge n’est pas simple.

Nous allons enfin en direction de Saint Luc où une personne nous attend. Comme nous n’avons plus d’eau chaude, nous nous rendons aux urgences, c’est ainsi que nous retrouvons le couple de la Place Tolozan. Dans la salle d’attente, l’enfant est endormi sur les genoux de son père.

La maraude se termine par un moment passé avec un couple installé depuis plusieurs semaines dans un angle abrité. Nous parlons de leur situation, madame se remet bien d’une intervention chirurgicale. Le couple se prépare à partir quelques jours à Marseille. Les enfants sont en familles relais, ils peuvent donc en profiter avant la rentrée. Même les SDF ont droit à des vacances.

Cette soirée est l’occasion de voir que la rue n’est pas homogène. Nous avons rencontré un grand nombre de français, mais aussi quelques étrangers européens ou non. Des situations très différentes depuis la pauvreté de certains, la vie à la rue dans un parcours pour d’autres, le très grand dénuement enfin, pour certaines familles. Nous avons vu la grande visibilité des uns qui nous attendent et l’invisibilité des autres (dans les recoins ou dans les voitures du Parc).

L’expérience qui est la mienne me permet aussi de mesurer encore l’extrême banalisation du sans abrisme familial.

Nous avons traversé ensemble, avec mes deux accompagnateurs que je remercie sincèrement, une soirée ordinaire faite de moments extraordinaires. Nous avons rencontré près de cent personnes, des hommes et des femmes dans une très grande diversité de situations. Nous avons mesuré aussi l’étendu des dysfonctionnements de notre Cité incapable d’accueillir des détresses visibles et banalisant la mise en danger de très jeunes enfants et de personnes vulnérables1. Nous avons vu l’absence de droit ou à tout le moins l’arbitraire s’exercer aux détriments d’étrangers manifestement indésirables : « Il faut réfléchir avant de franchir les frontières sans papier ». Nous avons ressenti l’absence d’un accompagnement qui fait la distance avec le droit commun.

Nous avons aussi vu ce qui fait l’humanité dans de courts moments de dialogue et dans le partage – pour quelques instants – d’une relation de personnes à personnes.

André Gachet

23 juillet 2016

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