C’est beau une ville la nuit #2

Deuxième maraude exploratoire avec la Croix-Rouge

Nuit du vendredi 7 octobre 2016 par André Gachet

 


Il fait doux ce soir alors que j’attends avec quelques habitués (ceux que j’ai déjà rencontrés) la venue du camion qui apporte à boire et à manger. Le passage d’une Porsche provoque une discussion sur l’intérêt ou non de faire la manche. Mais finalement on en reste là. La coexistence passe par les regards échangés (ou non).

Au total 10 personnes, mais seulement une femme avec un enfant dans un landau. Il s’agit de personnes en quête de nourriture. Un des hommes prend un peu de temps pour échanger avec moi sur les questions d’accès à l’hygiène et à l’alimentation. Il y a si peu à Lyon. Et d’une manière générale les règles sanitaires rendent complexes les « distributions – partage » de denrées alimentaires. Du point de vue de celui qui vit dans la rue, il y a quelque chose d’anachronique à vouloir protéger les pauvres d’une éventuelle intoxication liée à un don. Il ya tant d’autres raisons de voir sa santé se dégrader lorsqu’on est dans la précarité.

Distribution de poires, mon interlocuteur demande si elles sont lavées ? Il l’essuiera finalement avec son mouchoir.

Direction le 4ème arrondissement, un square à côté du cimetière. L’occupation de ce site a fait l’objet d’un article dans le progrès il y a peu. Nous passons un moment avec les 9 adultes et les 5 enfants qui vivent là en attente d’une expulsion programmée. Nous distribuons à boire et à manger et échangeons sur le quotidien, un ou plusieurs enfants sont scolarisés dans le groupe scolaire voisin.

Le Parc des Chartreux, est toujours occupé par quelques familles. Elles ont vu la Maison de la Veille Sociale mercredi et espèrent une réponse hébergement dans les semaines à venir. Il y a 7 adultes et 4 enfants. L’un des hommes nous signale l’incendie récent d’un squat voisin. Distribution d’eau.

Sous le passage du Pont Gallieni, nous retrouvons ceux que nous avons déjà vus lors de notre dernier passage. Un « dortoir », pour 10 adultes et 11 enfants, installé dans le passage souterrain traversé régulièrement par des cyclistes ou des piétons. 3 familles sont parties, logées par Forum Réfugiés, nous dit-on. Il y a donc des demandes d’asile enregistrées et donnant lieu à prise en charge en CADA. Nos deux collègues vont chercher de l’eau. Les familles qui vivent ici, la nuit, puisqu’elles en sont chassées la journée, sont toutes inscrites au 115 et attendent le mois de novembre en espérant l’ouverture de places. Un jeune garçon nous montre son cahier d’écriture. Il apprend les sons. Il nous fait volontiers un peu de lecture. C’est un jeu mais aussi une manière de montrer sa personnalité. Lorsque je l’interroge sur le sens de ce qu’il vient de me lire (une histoire en cinq lignes) sa réponse montre qu’il sait lire et comprend aussi très bien ce qu’il lit. Ce soir, le travail scolaire a pris des allures de récréation. Mais nous montre aussi que la place d’un enfant, d’un petit écolier, n’est pas dans la rue.

Mais cela, nous l’avons déjà vu et nous le verrons encore plus lors d’une étape suivante.

Avant cela, nous faisons étape à Jean Macé. Nous rejoignons l’autre équipe qui est sur place depuis un moment déjà. Avant notre arrivée, une vingtaine de personnes ont été servies. (L’équipe nous dit en avoir rencontré 30 précédemment à Grange Blanche). Il reste une dizaine de personnes, dont Bérenger, capable de réciter tous les Saints du Calendrier, qui nous donne un aperçu de son savoir. Il peut y avoir de l’humour aussi.

Lorsque nous arrivons rue Garibaldi, à côté des bureaux de Forum Réfugiés, l’image est impressionnante : un petit garçon dort sur le trottoir. Dans sa combinaison matelassé qui le protège un peu du froid, il ressemble à tous les petits de son âge, ceux que l’on regarde dormir en prenant garde de ne pas les réveiller. Deux petites filles sur des cartons, sont enroulées dans une couverture. La plus grande semble serrer sa soeur dans ses bras comme pour la protéger. Sur ce bout de trottoir il n’y a pas d’auvent protecteur. Ils ont été chassés du jardin d’en face suite aux plaintes du voisinage. Il s’agit de 2 familles serbes. Un couple avec 2 enfants et un autre avec un enfant. Demandeurs d’asile (Dublin) ils ont vécu plus de deux ans en Allemagne, avec un travail d’asphalteur pour l’un des hommes. C’était à l’Est, et l’absence de papier et d’emploi les a conduit à un nouveau départ. Leur titre de séjour expire début novembre, ils sont en attente d’un rendez-vous à Forum fixé pour l’un au 11 et pour l’autre au 18 octobre. J’espère simplement que rien ne viendra retarder cette rencontre programmée. Jusque là, ils attendront devant la porte.

En attendant, ils sont inscrits à la MVS et risquent de rester sur leur trottoir. Là où ils sont, le voisin du 1er est accueillant, il donne du lait pour les enfants. Par contre, dans l’immeuble situé de l’autre côté du Carrefour des habitants continuent de se plaindre. J’espère que leur pétition porte sur le relogement de ces personnes, mais je n’en suis pas certain.

Parc de la Villette. Sur 50 mètres sous le bâtiment qui est au fond du parc, les couchages de fortune sont alignés les uns à côté des autres. J’échange plus longuement avec un couple qui a deux enfants dont une jeune fille de 17 ans en situation de handicap. Il sont demandeurs de logements titulaires d’un numéro unique depuis juin 2015, renouvelé et valable jusqu’en juin 2017. Je me promets de regarder leur dossier. Un autre couple a déposé une demande à ARALIS. A côté, une famille en attente de sa naturalisation, et tant d’autres : 39 adultes (17 femmes et 22 hommes) accompagnés de 19 enfants (dont 4 nourrissons).

Il y a ici, une exposition de la diversité des formes de misère que l’on peut rencontrer dans la rue la nuit. Cette installation de fortune disparaît chaque matin pour se reconstituer le soir même.

Devant l’auditorium, à nouveau des demandeurs d’asile, 6 adultes et 3 enfants. Nous venons de rejoindre le camion. Nous prenons le temps de quelques échanges. Grâce aux connaissances linguistiques du responsable de l’autre équipage, nous pouvons échanger avec les personnes qui ne parlent pas français.

Avant de rentrer, nous passons sur un parking de Villeurbanne, des barrières ont été posées pour limiter l’accès à un immeuble ayant servi d’abri. Sur le parking, nous verrons simplement le visage d’un enfant endormi dans une voiture.

Ainsi s’achève cette maraude. Nous avons parcouru 5 arrondissements de Lyon et un peu de Villeurbanne. Nous avons rencontré 142 personnes dont 47 enfants dont de nombreux nourrissons, ils sont albanais, algériens, français, kosovars, roumains, serbes, …, nous avons parlé français, allemand, roumain et serbe, nous avons beaucoup appris de petits morceaux d’histoires.

La violence des images (on ne peut parler de spectacle) et du sort des personnes nous renvoie à nos difficultés à accueillir. La diversité des situations nous incite à poursuivre le travail d’élaboration d’une véritable méthode de construction de la connaissance, enfin Il faut certainement donner aux associations les moyens pour un véritable accueil. Et si cela relève de la commande publique, il faut que celle-ci se précise.

Je pense aussi à la responsabilité de l’Etat et de la Métropole dont je suis un élu. Il y a dans nos rues des personnes qui relèvent des deux compétences (personnes et familles, femmes enceintes ou seules avec des enfants de moins de 3 ans).

Oui, une ville la nuit pourrait être belle, ce soir elle nous paraît un peu triste. Merci à mes trois collègues de maraude. Leur ouverture et leur disponibilité donnent des raisons d’espérer tout de même.

André Gachet

7 octobre 2016

 

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