C’est beau une ville la nuit #3

Troisième maraude exploratoire avec la Croix-Rouge

Nuit du vendredi 17 décembre 2016 par André Gachet

 


Ce soir une maraude différente des deux précédentes. Elle a une fonction de services plus que de découvertes. J’aime à voir que nous pouvons fournir une aide alimentaire, des couvertures, des produits d’hygiène et des livres. Mais surtout pour certaines personnes, un peu de temps autour d’un café ou d’un thé pour échanger, simplement. Un temps de reconnaissance personnelle.

Notre parcours à travers la presqu’île est donc lui aussi différent des précédents puisque nous allons sur des lieux identifiés et nous répondons aux appels qui pourraient se présenter.

Nous rencontrons ainsi de nombreux habitués. Des personnes repérées et qui connaissent les heures de passage et attendent les équipes de la Croix-Rouge.

Au point de départ habituel de la Place Tolozan, nous retrouvons parmi les personnes qui attendent,  trois habitués qui tentent de deviner de loin la silhouette de la camionette. Ils seront bientôt sept à se retrouver autour de l’équipe. Sept hommes en quête d’alimentation et d’un moment de partage autour d’un café.

Ils représentent la pauvreté de ceux qui vivent avec peu et doivent rechercher auprès des organismes caritatifs et humanitaires de quoi répondre aux besoins élémentaires. Un ancien, travailleur immigré retraité arrive peu après, lui aussi est un habitué. Il a travaillé durant de longues années, mais le travail au noir, même régulier ne permet pas d’avoir une retraite décente. Il nous parle de ses revenus dérisoires et du besoin d’apporter de quoi se nourrir à la famille.

Un petit groupe de très jeunes gens, filles et garçons, avec un bébé de 4 mois est présent. Il y a soudain un décalage avec d’un côté des hommes seuls, certainement pauvres, qui organisent tant bien que mal leur quotidien, et de l’autre ces « gamins » accompagnant eux-mêmes un nourrisson. Ils sont au début de leur vie et nous posent clairement la question de la protection sociale sous son angle préventif : Comment notre société de bien-être et riche, peut-elle accompagner ces jeunes qui, au-delà de la pauvreté, nous rendent compte de la misère. Ils sont au début d’un parcours et portent déjà en eux les conséquences d’extraordinaires lacunes éducatives et de prise en charge sociale.

Bien entendu nous n’avons pas la possibilité d’engager plus avant la recherche de compréhension de leurs histoires personnelles et collectives. Les bénévoles, qui les côtoient depuis quelques temps, peuvent faire état de petits bouts d’informations, un logement de dépannage.. un peu de violence conjugale.. Mais il n’est pas dans notre rôle d’en savoir plus. Les besoins de nourriture sont ici doublés par des demandes de produits d’hygiène.

Place de la Croix-Rousse, le marché de Noël attire du monde, il occupe la totalité de l’espace. Nous allons donc faire le tour pour rencontrer M. le chaman, avec ses tatouages et son matériel de peinture et  ses craies, il ressemble à un de ces artistes de rues que l’on voit surtout l’été. Lui est là à l’année. A côté de lui, un nouveau qui serait d’origine de l’Est, M. me dit qu’il pense qu’il pourrait être un ancien de la Légion : « C’est un homme qui a connu la guerre » me dit-il.

On discute livres. M. est amateur de dictionnaires et voudrait trouver de la littérature sur l’Indonésie parce qu’il recherche des recettes utilisées la-bas pour la fabrication des pigments.

M. fait partie du paysage local. Il est le Sans Domicile Fixe de voisinage. Une voisine apporte un repas chaud qui a été préparé pour lui. Il vient chercher une couverture et des verres (gobelets).

Un peu plus loin, nous répondons à un appel, pour un colis alimentaire  relayé par le 115, là encore il s’agit de quelqu’un de connu. Un homme isolé, avec un tempérament parfois un peu rugueux.

Le passage au Jardin des Chartreux, nous ramène vers les derniers sans-abri restant sur ce site. La plupart des familles présentes ont été prises en charge, l’une ou l’autre a pu partir en Roumanie pour Noël.

Une silhouette dort dans une voiture, moteur tournant, vitre ouverte. Il est d’usage de ne jamais réveiller une personne endormie. Alors que nous allions repartir, nous sommes interpellés par un jeune garçon. Il réveille sa grand-mère et nous explique que sa maman est hospitalisée.

Nous donnons des colis alimentaires et une couverture supplémentaire. Nous avons tous été frappés par le décalage entre l’âge de la grand-mère et son physique. La pauvreté abîme les êtres.

Sur les quais, nous rejoignons A. elle est une habituée de la mendicité dans ce secteur de la presqu’île. Victime d’un ex-compagnon violent, elle partage sa vie entre la rue et un appartement qui pourrait bien être un refuge pour quelques animaux. Elle nous interpelle sur l’enlèvement de son chien par une association et la police. Nous prenons le temps d’un café et d’une discussion.

Place Bellecour, depuis plusieurs mois au même endroit, un homme avec son campement organisé autour d’un chariot de supermarché. Son chien n’est plus là. Selon les bénévoles, c’est un peu inévitable car la bête pouvait être agressive. Cet homme est le seul sans abri qui soit aussi visible en centre-ville de jour comme de nuit. Rue de la République, une personne dort à l’entrée d’un magasin, autour la foule s’agite. Les rues sont pleines de la foule des vendredis soirs. Une vie nocturne particulièrement active autour de l’Hôtel Dieu.

Passage de l’argue, le couple qui est là habituellement n’a besoin de rien. Notre périple se poursuit dans les rues de la presqu’île. Trois jeunes devant le Mc Do, très demandeurs, ils font la manche sur le trottoir, resteront-ils ici cette nuit ?

Nous passons un moment avec B. qui est installé dans un local à poubelles d’un bel immeuble. Lui-même se présente bien. Nous prenons le temps de discuter, parlons du repas de Noël auquel il ne viendra pas.. C’est finalement, lui qui nous dit gentiment : « Bon ! Allez-vous mettre au chaud maintenant ».

Rue Victor Hugo, rue piétonne pas mal de monde. Un homme qui semble déjà avoir beaucoup consommé fait des gestes obscènes lors de notre passage. Il nous rejoindra très vite alors que nous nous arrêtons auprès d’un autre homme, d’un certain âge, quelques mètres plus loin.

Celui-là originaire de Transylvanie est très calme, une bénévole discute avec lui pour voir si la couverture qui peut lui être proposée peut convenir compte-tenu d’une allergie vis-à-vis de certains textiles. Il nous encourage ensuite à repartir devant l’agressivité du premier personnage.

Ce moment est particulièrement, pénible. Nous ne sommes pas en mesure de régler ce type de comportement et les conflits qu’il génère. Au moment de partir, des jeunes de passage se mettent en travers pour calmer le jeu…

Après cet incident nous allons derrière les voûtes, en direction de la patinoire. Beaucoup de monde ici aussi. Des jeunes en majorité. Quelques prostituées et plusieurs sans-abri.

Sous un auvent nous trouvons, une double installation, d’un côté une mère et sa fille, elles viennent de Bulgarie. Elles ne parlent pas le français. De l’autre, un jeune voisin polonais. Il est depuis 6 ans à Lyon. Il veille sur les deux femmes. Lui est accompagné de son chien. il y a un besoin de vêtements chauds, ils iront ensemble au vestiaire lundi, lui connaît le chemin et les conduira.

Face à la demande d’un abri de la vieille dame, nous n’avons que la réponse dérisoire d’une place pour une femme… Au cours de cette soirée, c’est la seconde demande d’hébergement que nous entendons; Il est à noter que les deux demandes qui nous sont directement exprimées viennent l’une et l’autre de femmes plutôt âgées.

Pas très loin, deux jeunes et un vieux monsieur d’origine indéterminée, peut-être de l’Est ?

Sur le chemin du retour, nous voyons ceux qui déjà dorment sur les trottoirs que nous ne réveillons pas. A partir de minuit et demi, les Sans Domicile Fixe se replient dans leurs espaces, on dirait qu’ils rentrent chez eux s’ils avaient un chez soi. Mais ce n’est pas le cas. Ils demeurent partout et ne sont nulle part chez eux.

Avec cette maraude au sein de l’équipe des bénévoles de la Croix-Rouge, que je remercie beaucoup, je me rends compte que quelques questions surgissent :

Avec les jeunes gens, comment assurer un lien avec les services susceptibles de soutenir des parcours d’insertion ? Mais peut-être ces relations existent-elles déjà ?

Comment sont connues et éventuellement accompagnées les situations d’errance des jeunes avec leurs chiens ? Le fait de revoir un jeune polonais semblable à ceux rencontrés il y a 5 ou 10 ans et qui semble en être resté à la  même étape de son parcours me pose question.

Enfin, la situation de ces femmes dont l’espérance de vie limitée s’exprime à travers leurs visages et leurs corps fatigués, sommes-nous condamnés à n’être que les spectateurs impuissants de leurs demandes d’arrêter ce parcours d’errance ?

Avec les 35 personnes rencontrées ce vendredi, il y a de nouvelles interrogations pour nos institutions en particulier la Métropole dont je suis un élu.

André Gachet

7 octobre 2016

 

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