C’est beau une ville la nuit #4

Quatrième maraude exploratoire avec la Croix-Rouge

Nuit du vendredi 20 janvier 2017 par André Gachet

 


Il fait doux ce soir alors que j’attends avec quelques habitués (ceux que j’ai déjà rencontrés) la venue du camion qui apporte à boire et à manger. Le passage d’une Porsche provoque une discussion sur l’intérêt ou non de faire la manche. Mais finalement on en reste là.

La coexistence passe par les regards échangés (ou non).

Nous partons à 18h30, avec la crainte que cette maraude ne soit la dernière, dans le cadre particulier du dispositif grand froid. Malgré cela, l’objectif est très précis : mettre à l’abri le maximum de personnes rencontrées.

Au début du trajet, dans le mini-bus, nous évoquons celles et ceux que nous avons croisés précédemment. C’est ainsi que j’apprends que l’homme, rencontré lors de ma dernière sortie, a été expulsé de son allée par les voisins. Nous ne le verrons pas, il est retourné à l’invisibilité, comme beaucoup d’autres.

Comme chaque dimanche, le bus de Médecins du Monde est installé place Jean Macé. Nous faisons une halte. Dans la discussion avec les personnes en situation précaire qui sont là, nous évoquons les gymnases. Eux-mêmes n’en sont pas les utilisateurs, ils ont un logement ou un abri, mais s’inquiètent des solutions pérennes qui peuvent être apportées à celles et ceux qui sont dans la galère. Dans ces moments, et le dimanche est un jour particulier, les questions liées à l’isolement ou à la solitude sont à l’ordre du jour.

Nous allons ensuite faire un passage aux urgences de Saint Luc / Saint joseph. Je garde un souvenir précis de mon premier passage en juillet. La salle d’attente des urgences accueillent  les sans-logis. Mais il faut quitter les lieux à 6h le matin. Ensuite c’est le retour à la rue, et chaque fois que possible, vers les accueils de jour pour un petit déjeuner.

Nous retrouvons le couple qui se trouve habituellement dans ce secteur. Elle a déjà rejoint les urgences, lui est resté sous la tente. Elle accuse une très grande fatigue et un certain découragement. Elle serait prête à se rendre dans un gymnase. Il faut encore convaincre son conjoint sous la tente. Finalement, il se laisse convaincre et nous pouvons faire le lien ; nous sommes alors convaincus que des places existent.

En attendant la réponse, Madame nous raconte la dernière nuit à la halte. Tous deux espéraient l’accès à un lit couple. Finalement, ils se retrouvent chacun à un étage par manque de place. En les entendant évoquer cette séparation à un moment où le besoin de rester ensemble est si important, je me souviens des batailles menées pour obtenir une modification des dispositions de la loi de lutte contre les exclusions qui ne prévoyait non pas l’obligation mais une incitation, eu égard aux moyens disponibles, pour ne pas séparer les famille. Le droit à une vie familiale, c’est-à-dire aussi de couple, normale n’est pas encore passé dans les mœurs.

Après 25mn d’attente, nous apprenons que la réponse ne peut venir qu’à 20 h. Au moment où nous nous manifestons (persuadés que le dispositif est en place depuis 17h30) le tableau des effectifs n’est pas finalisé. Nous allons profiter de cette attente forcée pour regarder rue Chevreul, l’équipe de Médecins du Monde nous a parlé d’une personne vers le pressing. Lorsque nous arrivons, il n’y a plus personne.

Un signalement nous est envoyé concernant des personnes rue de la République. Personne au point indiqué, par contre nous rencontrons un couple installé au début de la rue. Les deux ne souhaitent pas quitter cet endroit. Plus haut, nous rencontrons Julien qui nous rejoint Passage de l’Argue, nous avons un début de rencontre un peu vif. Il me rappelle cette phrase de Richard Bohringer dans le livre dont j’ai emprunté le titre pour cette chronique : « La colère, ça fait vivre. Quand t’es plus en colère, t’es foutu »

Mais au bout du compte, ce moment passé, nous reprenons une discussion tout à fait naturelle sur la vie à la rue, les aides possibles, le rôle des associations. Nous retournons avec lui au bus. Ensuite, il repartira vers la cave où il s’abrite actuellement. Il s’y rendra un peu plus tard en « jouant au chat et à la souris », comme il dit.

Il est un parmi d’autres qui, comme Yuri évoqué dans le bus à notre départ, s’enfonce dans les cachettes que la ville offre à ceux qui n’ont rien et ne souhaitent pas aller dans les lieux de grande promiscuité que sont les gymnases et certains foyers d’accueil d’urgence.

Nous croisons deux emplacements vides, des lieux de couchage désertés.. peut-être par des personnes qui ont rejoints les centres d’hébergement.

Nous sommes partis à deux, nos deux collègues sont restés Place Bellecour. Il y a beaucoup de monde. Nous sommes à l’endroit où un homme de 35 ans est mort de froid il y a quelques semaines.

Thé et café pour tous, il y a là 7/8 jeunes, parmi eux un couple déjà rencontré aux Terreaux, lors de ma dernière maraude. Des jeunes, presque des gamins, avec leur 18 ans de grands ados, ils sont enfants de la DDASS comme on le disait autrefois, avant que la responsabilité ne passe de l’Etat au département et aujourd’hui à la Métropole.

Ils sont tous tout juste majeurs, se promènent avec leurs chiens, hébergés chez des tiers, ou dans des squats divers, ils vivent dans la rue avec une forme d’insouciance : « Malgré la rue, la vie est belle et on rencontre des gens bien ! » dit une jeune fille.

C’est avec plaisir que nous prenons un café avec une jeune femme sortie de la difficulté avec un logement et un emploi. On peut se réjouir.

Enfin, nous recevons l’accord pour le couple qui peut rejoindre le gymnase. Nous allons les accompagner. Beaucoup de monde dans le grand espace… des lits et des gens,… un coin restauration. L’accueil est sympa, simple vérification de l’inscription des personnes. Les accueillants nous invitent à prendre quelque chose de chaud. Nous en profitons pour échanger avec quelques personnes. On parle de parcours, des déboutés, de pays traversés, … Comme à chaque fois, ce lieu est un immense garage sans autre fonction que la mise à l’abri. Je songe à la fois à la faiblesse des moyens et à la démesure paradoxale de la mobilisation : un immense espace sans intimité possible, un lieu d’abri mais pas un lieu d’accueil, du gardiennage mais pas de relations sociales.

L’abri hivernal exceptionnel pourrait être un formidable moyen de connaissance mais les conditions ne sont pas réunies : un personnel en nombre insuffisant pour cela. Et ce n’est pas l’objectif.

Sous les voûtes de Perrache, il n’y a plus personne. Retour sur le 7ème arrondissement, il est 21h, un homme dort sur les marches de l’église Saint Michel. Il est totalement recouvert par ses couvertures, comme tous ceux que nous verrons sur le parcours. Autour des Halles Bonnel, une autre personne dans la même situation et 2 tentes fermées, les occupants ne souhaitent pas le contact. 3 tentes également devant l’Auditorium.

Par contre, le square de la Villette est totalement évacué. Il est certain que la présence des vigiles interdit toute nouvelle installation. L’invisibilité est assurée.

Il est entre temps 22h20. Nous rencontrons un homme de 64 ans, polonais, sur un petit espace derrière la gare. Il serait preneur d’une nuit au chaud, d’autant plus qu’il a un problème à la jambe. Mais il est déjà trop tard, il ne reste aucune place. Le gymnase d’Oullins a même reçu 18 personnes en trop. Un homme porteur de sacs de nourriture chaude passe. Il est un «  maraudeur privé » apportant à manger aux personnes de la rue. Solidarité simple.

Nous croisons encore un dormeur et aussi un couchage vide dans le même secteur. Nous passons ensuite un long moment avec une femme seule installée sous une trémie. Mes compagnons la connaissent. Elle était partie un temps et la voilà de retour, heureuse de trouver des têtes connues. Nous ne pouvons que lui apporter un peu de nourriture et une boisson chaude.

Retour au mini-bus, nous sommes interpellés par deux jeunes hommes 18/19 ans, ils nous parlent de leurs parcours. Après avoir quitté la Maison d’Enfants à Caractère Social (MECS) où ils étaient pris en charge jusqu’à leur majorité, ils sont entrés dans un parcours qui ne leur a pas permis de se construire un avenir stable. Ils ont, semble-t-il, des problèmes de papiers d’identité à renouveler.

Encore une fois des « enfants de la DDASS », des enfants de la Métropole donc, pour lesquels nous (c’est en tant qu’élu que je m’exprime) ne savons pas agir efficacement. La problématique des jeunes majeurs ne peut être passée sous silence. Elle relève de notre responsabilité. Dans cette soirée, nous aurons rencontré entre 4 et 7 jeunes qui en relèvent.

Après distribution de couvertures, ils partiront vers une allée accueillante. « Lorsqu’on s’installe, c’est toujours chaud parce qu’on a quitté la rue pour un abri, mais après, sur le coup de 3 ou 4h du matin, le froid s’installe à nouveau, alors ça devient dur. »

Devant la gare, un homme se trouve en errance. Il arrive de Chambéry, nous le conduisons aux urgences de l’Hôpital Edouard Herriot où il pourra passer la nuit : « Avant je dormais dans ma voiture, je n’en ai plus. C’est ma première nuit dehors. » En terminant la soirée, il est près de minuit, nous apprenons que quatre lits se sont libérés à Caluire suite à un départ à l’hôpital.

Il reste de cette soirée une frustration par rappport à l’objectif de départ. Nous n’avons reçu aucun appel du 115, nous avons pu apporter une réponse à un couple et très vite dû abandonner l’idée d’orienter quelqu’un vers un hébergement.

En ce qui me concerne, je retiens quelques points forts.

Tout d’abord et je le répète, la nécessité de connaître les attentes, les besoins et les capacités des personnes qui sont à la rue. Chacune des personnes rencontrées au cours de cette maraude est unique. Chacune porte une histoire mais également des potentialités. Mais les réponse possibles, utiles ou réalistes pour les uns ne le sont pas pour les autres : Jeunes adultes sortis des dispositifs, personnes en rupture d’emploi ou familiale, personnes en souffrance psychiques, malades, déboutés du droit d’asile, étrangers en attente de statut, sans-logis suite à expulsion locative,… Logement, foyer, logement temporaire ou accompagné..

En second lieu, la nécessité d’envisager sérieusement de modifier les perspectives de travail : la lutte contre le sans-abrisme ou l’absence de chez soi doit être envisagée sous l’angle des objectifs avant de l’être sous l’angle des moyens.

André Gachet. Dimanche 22 janvier 2016

 

 

 

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