C’est beau une ville la nuit #5

  Cinquième maraude exploratoire avec la Croix-Rouge

Nuit du 10 février 2017 par André Gachet 


Nous devons nous retrouver devant le parking Opéra. Sur les marches de l’agence immobilière, un homme seul attend. Nous nous sommes salués tout à l’heure,  mais il faut que la voiture arrive pour que nous nous rendions compte l’un et l’autre que nous sommes là pour la même chose. Il habite dans le secteur, il est en situation précaire. Il est heureux de la soupe chaude. Malheureusement nous n’avons pas de livre à lui proposer.  Il est seul avec nous à cet endroit où habituellement il y toujours un petit groupe. Il est donc plus facile de parler de soi. Nous parlons de la Croix-Rouge, il nous questionne sur ce que nous faisons. Autrefois, il a passé le brevet de secouriste.

Nous reprenons la voiture pour monter sur le haut de la Croix-Rousse. Dans le jardin en pente, un homme est installé depuis quelques semaines. Dissimulée sous les feuillages, sa couche est invisible des escaliers, seul un caddie rempli de vêtements et objets personnels signale sa présence. Il accepte bien volontiers de sortir pour nous rencontrer. Il nous apprend qu’il est retraité, il devrait toucher sa première retraite le 10 mars. Il a d’ailleurs prévu de quitter les lieux à ce moment-là pour retourner à Annecy, d’où il est originaire. Il s’exprime dans une belle langue, nous parle de ses relations, mais semble toutefois en difficulté avec la réalité. Grand voyageur, il ne peut pas se fixer dans un logement. Dans son espace il s’organise, une poubelle sert de porte et barre le passage qui permet d’accéder à son espace privé. Il nous explique qu’il cache ses valises un peu plus haut. Lorsque les six valises seront là, il partira. Nous passons un moment ensemble sur le trottoir face au lieu d’accueil des Sans Abri, qui vient d’être vendu et devrait devenir un hôtel de luxe.

En attendant lui est là, pieds nus, en tong, un peu dans son rêve, soutenu par quelques voisins, rejeté par d’autres et se sentant mal aimé au regard de ce qui est fait pour d’autres (les roms par exemple).

Nous voulions ensuite nous rendre vers le parc des Chartreux. Mais un appel du 115 nous détourne de cet objectif, nous sommes appelés dans le 3ème arrondissement. Il s’agit de conduire à la Halte un monsieur gravement malade qui doit être mis à l’abri.

Il nous attend devant une allée (il nous apprendra qu’il s’agit du refuge où il dépose ses affaires la journée. Je pense au groupe qui travaille sur le projet de bagagerie…). L’homme est grand, pâle, il transporte ses médicaments et sa bouteille d’oxygène. Durant le trajet, il nous parle simplement de la maladie dégénérative qui l’affecte depuis 12 ans. Il est suivi aujourd’hui par deux hôpitaux pour deux pathologies différentes. D’une part à Grenoble et de l’autre à Lyon. Je reste un peu sidéré. Difficile de questionner vraiment dans le cadre de ce trajet. Pourtant je voudrais comprendre. Cette personne n’est pas dé-socialisée, le lien avec les hôpitaux est constant, il a recours (et ce n’est semble-t-il pas la première fois) au 115, il est nécessairement en contact avec un travailleur social… Comment une telle absence de coordination et de continuité dans la prise en charge est-elle possible ?

Nous arrivons à la Halte, un vigile nous accueille. Contrôle et vérification, coup de téléphone de confirmation : il est bien attendu. Le vigile fait son travail. Je ne vois pas de travailleur social. Nous ne rentrons pas dans ce lieu. Nous n’en verrons pas plus. J’éprouve un certain malaise devant la pauvreté de nos lieux d’accueil. Mais peut être que derrière la porte, une fois passé le contrôle, il y a la chaleur humaine et l’accompagnement.

Nous partons ensuite vers le vieux Lyon, hier un homme était là sur un carton, sans chaussures. Nous allons le chercher mais il n’y a plus personne. Une couverture sur une poubelle et le carton derrière.  Notre passage est marqué par une rencontre avec un groupe de jeunes, allure punk mais surtout très alcoolisés. Une jeune fille tombe plusieurs fois, nous vérifions si une aide est nécessaire.  Le trio semble pouvoir se débrouiller, l’un d’eux reconnaît que la soirée a été bien arrosée… mais déjà prépare la suivante (une Saint « Valenchien » Rock !).

Retour dans le 3ème, les familles expulsées de la Villette ont été retrouvées. Elles se trouvent dans les jardins du Sacré-Coeur.

À partir des interventions de la police, c’est une redistribution de l’espace qui se fait. Il paraît même que l’évacuation est liée à la réfection des pelouses. Dans le nouvel espace refuge, les tentes sont installées les unes à côté des autres. Les personnes concernées sont en grande partie les mêmes, mais  le regroupement rassemble essentiellement (voire uniquement) des personnes d’origine albanaise. Soit les autres origines ont trouvé une place ailleurs – c’est le cas de quelques ménages que nous connaissons – soit elles sont repliées sur d’autres lieux qui restent à découvrir. C’est en effet une conséquence des évacuations sans accompagnement que de disperser les indésirables et donc de rendre plus difficile la recherche de solutions pérennes. À chaque fois, il faut recommencer le lent travail de connaissance, dans un climat marqué par la perte de confiance et l’obligation de se cacher pour éviter une nouvelle expulsion.

Nous avons la chance d’avoir parmi nous un locuteur en albanais, cela nous permet d’aller un peu plus loin. Avec lui nous pouvons faire un dénombrement sommaire qui nous donne une idée plus précise de qui est rassemblé ici. Nous comptons, 8 couples dont 7 avec enfants (au total 21 enfants).  11 adultes isolés dont 1 femme. Au total, ce sont 48 personnes qui se sont réfugiées dans ce parc.

Nous repérons des personnes ayant un problème de santé, après discussion nous voyons que le suivi médical est assuré pour une femme en demande d’asile (suivi Forum Réfugiés), par contre un enfant de 3 ans devrait voir un médecin très vite.

Auprès de ces sans-abri, un groupe d’entraide musulman sert le café et apporte un peu de nourriture. Des hommes et des femmes sont rassemblés autour d’une table de camping. Nous échangeons sur les difficultés rencontrées, sur ce qui devrait être fait. Sur l’opinion publique aussi. Nos interlocuteurs sont jeunes, étudiantes et étudiants, et ouverts à la discussion. Seul instant de dérapage évité lorsque l’un d’eux exprime une opinion particulière : « on ne parle pas des vrais problèmes comme les sans-abri, c’est pas comme Charlie, je dis  pas que c’est bien ce qui s’est passé, mais on en parle quand même beaucoup… » ; nous en resterons là. Je ne peux m’empêcher de penser que la rue est aussi à ceux qui la prennent et qu’il existe aussi des rivalités et des enjeux, comme me disait le premier rencontré : « Je ne vous avais pas reconnu, j’ai cru que c’était les communistes… »

Sous les voies de chemin de fer et dans le bruit des trains qui passent sur le pont, ils sont deux. Hongrois l’un et l’autre, ils parlent anglais. Elle, nous la connaîssions déjà de maraudes précédentes. Lui est là pour un moment. La situation de cette femme m’inquiète. Elle est là jour et nuit. Visiblement avec quelques problèmes sanitaires et médicaux. Nous prenons un moment pour échanger autour du café. Il se fait tard, nous repartons pour rendre visite à un homme installé sous un autre pont, au bord du Rhône celui-là. Son souci premier est celui de l’emploi. Auto-entrepreneur, il se trouve sans logement suite à un conflit avec le propriétaire (qui a par ailleurs reçu de l’argent de la CAF de Lyon après le départ du locataire, au risque de rendre ce dernier responsable). Il évoque les difficultés qu’il rencontre avec le service social. Un rendez-vous qu’il a voulu pour une explication avant sa rencontre avec la CAF (fin janvier) qui lui est proposé à une date ultérieure (en février) alors qu’il n’en a plus besoin.

Il n’y a personne sur l’autre rive. Après avoir inspecté les bas ports, nous rentrons. Il est minuit et demi, impossible de retourner à la Croix-Rousse.

Je m’y rends le lendemain matin. Il n’y a personne sur les parkings, par contre une petite maison occupée. Une femme âgée, sa fille qui sort de l’hôpital (intervention orthopédique) et se déplace en fauteuil et son fils qui présente un retard mental. La mère souffre d’asthme. Ce ménage est connu depuis la fin de l’été 2016. L’occupation du site ne peut durer. Cette maraude aura été marquée particulièrement par des difficultés de santé, physique ou mentale. Elle souligne une fois encore la banalisation du sans-abrisme des plus vulnérables.

En rentrant je rencontre un jeune couple, originaire des Charentes. A Lyon depuis novembre dernier, ils ont bénéficié de 2 nuits à la halte… C’est le début du parcours.

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