C’est beau une ville la nuit #6

  Sixième maraude exploratoire avec la Croix-Rouge

Nuit du 10 mars 2017 par André Gachet


Ce soir, le temps est un peu plus clément. Il y a très peu de monde au point de départ. Les quelques habitués du bas des pentes de la Croix-rousse viennent prendre quelque chose de chaud et discuter un moment avec l’équipe qui assure ce soir les points fixes.

Nous partons de là pour une nouvelle maraude exploratoire. Il s’agit d’aller à la rencontre des personnes à la rue, proposer un hébergement (nous disposons de trois places cette nuit) et répondre aux appels du 115 pour des signalements.

Dans un premier temps nous allons retrouver des personnes que nous connaissons déjà. L’un est installé dans un jardin public, l’autre sous un pont. Ils sont l’un et l’autre représentatifs de la diversité du sans-abrisme.

D. est installé sous les buissons du jardin, invisible la nuit, il faut connaître son refuge pour s’y rendre. Le jour c’est différent, lui-même marque son territoire avec une poubelle qu’il place en travers du passage inférieur, côté rue. Il entasse également beaucoup de choses, des objets, des couvertures en trop, des vêtements, des restes alimentaires. C’est cela que les voisins connaissent de lui, et c’est de cela qu’ils viennent se plaindre en Mairie et auprès de la police : un tas d’ordures avec les conséquences que l’on connaît. D. est retraité, nous dit-il, il annonce même une retraite confortable. Il a pour projet de retourner dans sa ville d’Annecy dont le lac et les montagnes lui manquent. Lorsque nous l’avons rencontré le mois dernier il prévoyait de partir aujourd’hui, le 10 mars, jour de versement de la retraite. Maintenant son départ pourrait avoir lieu dans un mois ou deux. D. ne se considère pas comme SDF, il est dans une sorte d’attente sans grand objectif, vivant une vie partiellement rêvée. Il évoque un réseau relationnel valorisant et aussi quelques ennemis (les roms voleurs). Malgré sa capacité à raconter avec des mots choisis son absence de quotidien (il n’est jamais question de difficultés) sa fragilité est réelle. Il continue d’entasser des biens divers qu’il disperse dans le jardin et ne formule aucun désir d’amélioration. Il n’est pas SDF.

Alors que nous quittons D. après un long échange et un café pris ensemble, passe le « danseur », esquissant des pas maladroits, sa canette à la main, lui ne voudrait qu’un bisou… Une autre forme de solitude enveloppée dans l’alcool.

S. a planté sa tente sous un pont. Dans le même espace, se sont installés des jeunes baltes qu’il protège. Ma collègue souhaitait les rencontrer à nouveau car elle avait noué une relation intéressante avec la jeune fille. Mais ce soir ils sont partis en ville, nous sommes vendredi, un soir de travail pour celles et ceux qui mendient. Cette jeune fille, avec son désir de sortir d’une trop grande dépendance à l’alcool, préoccupait ma collègue. En l’absence du couple et de son chien, nous allons passer un long moment avec S.

À l’inverse de D. lui se revendique SDF. Il a fait un choix, non pas existentiel, simplement, selon lui, de bon sens réaliste. Endetté comme il l’est, il est impossible de conserver un logement sauf à jouer à cache-cache avec les créances diverses, l’un servant à éponger l’autre, et vice et versa. Il a quitté cette vie pour se donner les moyens d’apurer le passé. Il y a aussi amertume et colère chez lui, avec des manifestations dont il ne veut pas voir qu’elles le desservent. Ainsi, l’année où il chute véritablement jusqu’au sans-abrisme, il décide de ne pas faire de déclaration d’impôts, en réaction face à une administration à laquelle « il ne veut pas faire plaisir ».

Avec lui nous parlons longuement des vicissitudes de la vie à la rue. Les vols et la violence. Des incidents qui se règlent dans une bagarre physique où l’agressé devient agresseur. Ce qui lui a été volé un jour a été restitué le lendemain sous la menace. Mais la vie dehors a aussi un coup. Par exemple le chauffage lorsqu’il fait froid sous la tente. Une recharge de gaz coûte 8 euros, il en faut jusqu’à 3 par jour par grand froid… mais en règle générale, il estime à une vingtaine d’euros ce qu’il faut avoir quotidiennement pour vivre à la rue correctement.

Avec S. les difficultés sont clairement exprimées. Il se considère comme sans abri conscient. Il a coupé les liens avec sa famille à qui il ne demande rien. « Je ne suis pas famille ! ». A l’inverse il apportera un soutien à son fils s’il en a besoin. Père et grand-père, il est convaincu que ses enfants doivent, comme lui, être maîtres de leurs vies.

Au moment de partir nous lui confions quelques affaires pour les jeunes absents, en sachant que S. les leur donnera quand ils rentreront.

Ces deux personnes D. et S. sont représentatifs du paradoxe de la vie à la rue. Entre invisibilité et exposition dans l’espace public, car il faut être suffisamment visible pour assurer sa sécurité et avoir un minimum de liens avec d’autres et dans le même temps ne pas trop apparaître pour se protéger également. Mais surtout parce qu’elles nous amènent à considérer des postures différentes : d’un côté D. qui ne s’identifie absolument pas à une personne en marge, « je ne suis pas SDF » et par conséquent rend plus difficile une relation d’écoute et ardu un soutien qui repose en premier lieu sur une reconnaissance de sa propre situation. De l’autre S. qui gère son statut de sans abri avec un objectif et dans le même temps porte en lui un poids plus difficile à exprimer, parce qu’il concerne son intimité. Il lui faut sans cesse jongler entre ces deux pôles, l’un public, l’autre indicible. En cela il est comme nous tous, avec un obstacle supplémentaire : Il n’est pas confortable de clarifier ses idées sous un pont.

 

Après ces premières rencontres, nous nous rendons dans un autre arrondissement. C. est installé dans un square au cœur des jeux pour enfants. La nuit la cabane qui autorise tous les rêves d’aventures enfantines devient son hôtel à lui. Un espace qu’il surveille attentivement, car il y est bien, mais comme il le dit, si quelqu’un s’installe à sa place il ne peut pas l’expulser. Espace privatif fragile, pour un homme que l’on surnomme le « maçon » parce qu’il a 23 ans durant exercé ce métier.

Il a conscience de sa situation, il en parle avec un langage choisi comme beaucoup de ceux que nous rencontrons. Cette particularité de nos interlocuteurs me frappe, elle rappelle que l’on ne naît pas dans la débine. Chacun a une histoire, et dans cette histoire il y a souvent, même si ce n’est pas toujours, une vie familiale, une vie sociale, de la formation et des capacités d’agir. C. invente des mots et des expressions, il se dit un peu fou, mais n’hésite pas à ajouter que ses « pensées ne sont pas des endives »

C. pense aussi aux plus fragiles. Les mères avec des enfants, par exemple : « on ne peut pas regarder ça sans rien faire ». Il y a du reproche lorsqu’il dit cela.

Alors que nous devisons, d’autres personnes arrivent. Trois africains d’humeur joyeuse. Le premier se présente dans un éclat de rire comme le Roi Salomon. En prenant le café, il se montre polyglotte et plein de dérision. Cette rencontre est une forme d’intermède dans la soirée. Avec ses amis, il repartira comme il est venu avec sa bonne humeur et des au revoir dans toutes les langues.

Alertés par un automobiliste et ensuite les clients d’un café, nous allons à la rencontre d’un monsieur qui manifestement à abuser sur l’alcool au cours de sa soirée. Il titube sur le trottoir et parfois sur la chaussée, se met en danger. Lorsqu’il s’écroule sur le trottoir, nous arrivons, il tient encore son téléphone à l’oreille. Sa femme est au bout du fil, nous lui indiquons le lieu où il se trouve. Elle arrive très vite et le prend en charge. Elle va rester prêt de lui un moment avant de le ramener à la maison. Toute menue elle est pourtant plus forte que son homme. « Ce n’est pas souvent, mais ça lui arrive parfois en fin de semaine » nous dit-elle comme pour l’excuser.

En partant, nous conduisons un homme très en demande vers la halte où il a une place réservée cette nuit. Il monte dans l’autre voiture, nous n’aurons donc pas l’occasion de parler davantage.

Durant la halte, nous avons reçu beaucoup de manifestations de sympathie de la part des automobilistes de passage. La Croix-Rouge est appréciée.

Nous avions prévu de nous rendre sur le site du Sacré Cœur où nous avions rencontré une quarantaine de personnes le mois dernier. Depuis, un jugement d’expulsion a été prononcé à leur encontre le 2 mars 2017 avec un délai de 72 heures. A ce jour, il n’est pas encore exécuté. Le Progrès nous dit qu’il s’agit du 16ème référé présenté par la Ville ou la Métropole, en vue d’expulser des occupants du domaine public. « Le lieu n’est pas adapté, ni conforme aux normes sanitaires » argumente la Ville de Lyon. Effectivement, et pour cela nous ne pouvons qu’espérer que l’expulsion se fera vers un centre d’hébergement qui, lui, offre des conditions décentes.

Comme souvent dans ces situations, la question des compétences revient en force. Qui de l’Etat ou du Département (la Métropole) doit agir pour la mise à l’abri des personnes ? Les dernières décisions du Conseil d’Etat clarifient cela :

Le Conseil d’État rappelle qu’en vertu du code de l’action sociale et des familles, c’est l’État qui a la charge d’assurer à toute personne sans-abri et en situation de détresse médicale, psychique ou sociale un hébergement d’urgence. Le département, qui est chargé d’une mission de protection de l’enfance, n’est susceptible d’intervenir qu’à deux titres.

D’abord, à titre principal, c’est à lui que revient la mission de permettre l’hébergement, y compris en urgence, des femmes enceintes et des mères isolées avec un enfant de moins de trois ans. De même, lorsqu’un mineur est placé auprès des services de l’aide sociale à l’enfance, il revient au département d’assurer son hébergement.

Mis à part ces cas particuliers, la mission de protection de l’enfance du département implique de sa part l’aide à domicile, prévue par l’article L. 222-3 du code de l’action sociale et des familles, lorsque la santé, la sécurité ou l’éducation des enfants l’exigent. Cette aide prend notamment la forme d’une aide financière qui peut permettre de loger l’enfant et sa famille lorsqu’ils sont sans-abri et qu’une prise en charge de l’enfant par les services de l’aide sociale à l’enfance, qui conduirait à le séparer de sa famille, n’est pas dans l’intérêt de l’enfant. Cependant, cette intervention du département au profit des familles sans-abri avec enfant demeure supplétive par rapport à celle de l’État. Le département peut d’ailleurs se retourner contre l’État s’il estime que sa prise en charge est due à une carence prolongée de l’État à son obligation légale d’assurer l’hébergement d’urgence des personnes sans-abri en situation de détresse.

Sur le site nous trouvons 42 tentes et leurs occupants. Il est déjà très tard, la plupart sont à l’intérieur des tentes fermées. Une famille nous a été signalée par le 115, un besoin de couvertures.

La famille est à part dans un coin de ce campement improvisé. Ils sont les « arabes » au milieu d’une population albanaise.

Effectivement ils sont en peine : problème de nourriture, la mère de famille parle de la faim. Ce couple a trois enfants. Un garçon de 8 ans scolarisé à Dardilly, simplement parce qu’ils se sont payé le Formule 1 de cette commune, sans autre attache. L’école de la proximité est devenue celle du rattachement . Semblable en cela à de nombreux enfants sans abri qui vont chaque jour faire de très longs trajets (sans moyen de payer les tickets de bus…) pour poursuivre une scolarité vitale. La distance peut être à l’origine d’une déscolarisation lorsque les changements de lieux sont trop fréquents. Pour une famille isolée, un endroit où d’autres personnes se regroupent est un gage de sécurité. Les deux filles sont petites, deux ans et un bébé d’un mois… Le bébé est dans le landau, protégé du froid, il sera dans la tente pour la nuit. Nous distribuons des couvertures, comme convenu avec le 115, mais aussi des produits d’hygiène. Le grand fils nous a demandé du savon. Et bien sûr aussi un peu de nourriture.

Avec le père, je prends un moment pour me faire expliquer la situation. Un conflit familial au Maroc, suite à une union non acceptée par les deux familles. Des menaces de mort. Et donc un jour, la fuite. Un migrant pour motif sérieux de son point de vue, mais qui ne rentre dans aucune case pouvant laisser espérer un droit au séjour. En l’écoutant et en lui parlant, je mesure tout d’un coup les faiblesses de l’accueil dans notre agglomération : vers qui le diriger ? Sa demande sans fondement juridique audible le met dans une impasse. Difficile pour lui d’entendre un service social lui expliquer qu’il doit repartir et pourtant c’est la seule réponse possible. Une association de solidarité pourrait prendre le temps nécessaire à une explication, peut être une action de solidarité, une démarche humanitaire, la recherche d’une promesse d’embauche…

En attendant, une famille avec enfants dont deux enfants de moins de trois ans à la rue.

Lorsque je retourne à la voiture chercher le savon, je suis interpellé par un groupe de jeunes albanais qui me fait remarquer qu’ils n’ont rien. « Nous vous ne venez pas nous voir, les arabes ils téléphonent et vous êtes là deux minutes plus tard !  C’est du racisme !» Arguments contre arguments nous débattons, l’un d’entre eux en signe de protestation me fait de longues tirades en albanais dont j’imagine qu’elles ne sont pas tendres. Une manière de marquer la distance. Un peu plus tard, il nous montre qu’il parle très bien anglais et n’a aucun problème de compréhension. Finalement nous apprenons que six d’entre eux ne possèdent qu’une petite tente, ils se partagent la nuit en trois roulements, deux heures de sommeil et ensuite les autres.

Enfin l’apaisement, nous distribuons des couvertures (il en reste heureusement).

Il est une heure. La nuit est bien avancée. Nous rentrons en regrettant de n’avoir pu voir tout le monde. Sous le pont de chemin de fer, une femme est là depuis trois mois. Nous n’avons pas non plus pu rencontrer le jeune nigérien qui est venu cette semaine me parler de ces trois années de galère et qui passe ses nuits dans le quartier de la gare.

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