C’est beau une ville la nuit #7

  Septième maraude exploratoire avec la Croix-Rouge

Nuit du 23 février 2018 par André Gachet


Vendredi 23 février 2018, 20h30, il fait froid Place Tolozan, sur les quais le vent qui cingle renforce la sensation glaciale de cette nuit. Le minibus de la Croix-Rouge arrive, nous partons immédiatement en direction du Plateau.

Dans le véhicule, au contraire il fait une belle chaleur et toute l’équipe de maraude entame sa course à travers la ville avec détermination : répondre aux appels et entrer en relation avec les personnes qui ce soir encore sont sans abri. Nous disposons d’une offre de deux places pour isolés et d’une place pour famille dans les abris qui viennent d’ouvrir. Le plan froid est réactivé avec les baisses de températures actuelles et annoncées.

Place de la Croix-Rousse, première halte. Nous laissons le véhicule à côté du Métro. Un tour du coté du Monoprix, la façade arrière du magasin offre quelque abri, mais ce soir il n’y a personne. Peut-être un bon signe, si cela signifie que le ou les habitués des lieux ont trouvé une solution meilleure, mais peut-être aussi la fermeture du magasin est-elle encore trop proche et il faut attendre pour s’installer.

Nous faisons le tour de l’îlot Callas en passant devant l’accueil de jour (fermé à cette heure là) où demain matin plusieurs femmes et hommes viendront prendre un café et rencontrer celles et ceux qui animent ce lieu important pour ceux qui vivent dans l’absence d’un réel chez-soi comme parfois aussi pour les personnes les plus exclues. L’accueil de jour est un lieu de service mais aussi un lieu d’écoute et de reconnaissance.

Retour dans la Grande Rue pour passer un moment avec J. un homme régulièrement présent ici. La maraude est aussi faite de ces moments précieux d’échanges avec des personnes dont l’identité ne se résume pas à la condition de SDF.

Au moment où nous allions partir, M. vient vers nous. En dépit du froid, il vient à nous avec le sourire. Il aimerait simplement quelque chose de chaud. La soupe une fois servie, nous repartons en direction de la Presqu’île.

Sur le chemin pour répondre au dernier appel du 115, nous faisons une courte halte dans le Jardin des Chartreux. Nous savons qu’après la prise en charge des familles avec enfants plusieurs personnes isolées sont encore présentes dans des voitures. Effectivement, nous allons passer un moment avec trois hommes qui occupent les deux premières voitures. Abris improvisés, l’une des voitures est une véritable épave dont une partie de la carrosserie est remplacée par une bâche plastique. Café et chocolat chauds, échange sur les autres occupants du site, un couple et un homme seul, qui sont absents pour l’instant. C’est le début de la soirée, il est encore temps pour faire la manche en ville. C. me dit que sa femme est rentrée en Roumanie, lui seul est resté.

Alors que nous repartions, une voiture s’arrête, c’est Guy – apprendrons-nous très vite – avec un gilet siglé « les anges de la rue » qui fait une distribution de nourriture. Son association assure des distributions dans plusieurs villes de France. Guy nous indique que le parrain de l’association est Cyril Hanouna et qu’elle porte d’autres projets dont celui d’un bus. En allant sur internet, j’en apprends un peu plus sur l’association. Une occasion de voir aussi combien dans le monde de la solidarité se jouent aussi quelques rivalités.

Dans ma position d’élu, je me pose la question de la responsabilité que nous pourrions avoir. Beaucoup d’initiatives naissent, certaines s’additionnent, d’autres jouent sur la concurrence, toutes ne sont-elles pas filles de la pénurie et de l’absence d’animation sur les territoires ?

Après avoir accepté le pain que Guy n’a pu distribué, nous repartons. Devant la Salle Rameau, le recoin dans lequel un homme était réfugié depuis plusieurs semaines est maintenant vide. Sous les arcades où nous nous rendons suite à un appel de particulier au 115, nous trouvons un homme endormi. Notre échange sera bref, sa somnolence interdit tout dialogue. Après avoir vérifié qu’il est bien couvert, nous repartons pour un autre appel Passage de l’Argue.

A cette heure là, les rues sont encore animées. Les sans abri du Passage forment deux groupes. D’un côté, ils sont quatre hommes. Si l’un d’eux n’était couché sur des cartons et son voisin installé par terre, ils pourraient être de ces passants qui s’attardent un peu à l’abri du vent dans le passage. Ce début de campement qui les distingue, ils veillent à le faire disparaitre chaque matin avant l’arrivée des commerçants. Mais depuis l’installation des voisins d’en face, de l’autre côté de la rue Edouard Herriot, ils sont réveillés par la police au petit matin. « S’ils rangeaient leurs affaires comme nous au lieu d’attendre l’ouverture des magasins à 10h, on nous foutrait la paix… C’est la vie. »

Effectivement, ces deux groupes sont à l’image de la diversité du monde de la rue. D’un côté on évoque Kerouac, Allen Ginsberg et William Burroughs. Les clochards Célestes et la mythologie d’une époque que les deux jeunes qui sont là n’ont pas connus mais leur devient une référence et surtout une matière à débattre. De l’autre côté, on va parler de la politique , de l’organisation de la vie et de quelques histoires vécues. Faire un peu d’humour noir aussi sur l’avenir.

De ce côté du Passage, il y a le « sérieux » d’une organisation : on s’arrange pour la nuit, le matin on fait le ménage avant d’aller à Saint Vincent pour le petit déjeuner.

Nous échangeons longuement avec les uns et les autres, boissons chaudes et par chance des vêtements apportés par des donateurs. Cela fait partie de l’aide apportée aux personnes mais c’est avant tout du plaisir qui est offert.

Au moment de partir, nous voyons une autre équipe de porteurs de repas, boissons chaudes et vêtements qui s’est arrêtée dans le Passage. Il y a donc du monde, espérons que nous ne soyons pas tous passés aux mêmes endroits et que personne n’aura été oublié…

Nouvel appel, nous nous rendons près du centre des Impôts. Il nous faut faire une véritable recherche sur le site, le centre des Impôts a au moins quatre entrées. Trois personnes sont installées dans un espace couvert. Deux d’entre elles dorment déjà. L’homme qui a appelé veut rencontrer le Samu Social, la Croix Rouge n’est pas bienvenue. Dommage, mais nous repartons.

Un appel de particulier vient de signaler une femme seule dans la Gare d’Oullins. La Gare est un espace immense : la gare elle-même, le Métro, les parkings et les passages souterrains. Notre recherche ne donne rien. J’imagine que la jeune fille que nous avons aperçue avec ses grands sacs au moment où elle est rejointe par son copain et qui disparaît dans l’Escalator à notre arrivée est la cause de cet appel. Après tout il y a beaucoup de jeunes romni parmi les sans abri et l’inquiétude d’une passante peut se comprendre. En toute hypothèse inquiétude vaut mieux qu’indifférence.

Après la sortie massive du dernier métro et la foule qui tout à coup se déplace autour de nous, nous n’aurons pas le loisir de rester plus longtemps. Un appel nous oriente vers l’Hôpital Femmes Mères enfants, pour prendre en charge une famille qui doit se rendre dans un gymnase.

Vingt minutes plus tard nous arrivons devant l’hôpital. Les hommes de la sécurité ont placé la famille près du local. Il s’agit d’une famille originaire de Tbilissi en Géorgie. Un des agents nous explique que Google a permis quelques échanges. Heureusement, il y a aussi le dossier médical qui apporte des informations plus précises.

Un jeune garçon qui peut avoir 14 ans, est couché sur une table sa tête repose sur des vêtements. Il est entouré par son père et sa mère. Sa jeune soeur est aussi près de lui. Ce garçon a subi un traumatisme crânien. Sa vue est affectée. Son état devrait être stabilisé mais il est indiqué qu’il faut éviter tous chocs…

L’équipe éprouve un moment de doute sérieux. Est-ce bien à nous de faire ce transfert ? Est-ce que ce gamin ne serait pas mieux à rester ici à l’hôpital ? Comment installer un jeune tout au plus convalescent sur le lit picot d’un gymnase ?

Mais ce départ est prévu. Avant de quitter le hall chauffé de l’hôpital et le petit peu d’intimité de l’espace où ils se trouvaient, le père et la mère vont ranger les chaises.

Je dois à la vérité de dire que c’est avec un sentiment d’injustice que j’ai pris l’enfant sous le bras pour rejoindre la voiture. il marche difficilement encadré par sa mère et moi. En le tenant, je sens son tremblement contre mon bras : froid, fièvre, émotion,…

L’arrivée au Gymnase Bellecombe fait du bien. Même moi qui ne suis pas un adepte de ce type d’hébergement, j’y reconnais une réelle chaleur. Pas seulement physique mais aussi humaine. Des sourires, des gestes, une installation respectueuse dans un lieu collectif qui a priori ne s’y prête pas. Après le début de ce transfert, cela fait du bien à tout le monde. Le garçon est installé, les lits rassemblés en carré pour la famille. Des kit de toilette sont donnés à chacun. Nous allons pouvoir partir.

Une question encore. Pour rester ici dans la durée, il faut être sur la liste. Est-ce le cas ? Nous sommes rassurés au moins pour la fin de semaine. Pour la suite, nous n’imaginons pas qu’il ne puisse pas en être autrement.

102 places sont occupées dans le gymnase, il reste encore un peu de marge. Le bel accueil reçu, la gentillesse et l’engagement des salarié.e.s et bénévoles ne suffisent cependant pas à apaiser les légitimes inquiétudes que l’on peut avoir. Une priorité a été donnée à l’hébergement des familles avec enfants. C’est une bonne chose. Cependant l’hébergement uniquement, en particulier dans les lieux collectifs, n’est pas suffisant. L’absence de personnel médical devant un public qui vient de la rue, avec des enfants dont pour certains les problèmes de santé sont connus, n’est pas une bonne chose. Il reste une réelle marge de progression dans l’organisation de l’accueil d’urgence aussi bien en termes de suivi social que sanitaire. Ma réaction est fondée sur les pré- occupations que portent quelques élu.e.s dont je suis : quel accueil voulons-nous ? comment réunir les conditions de la dignité, de la sécurité et du prendre soin ?

Entendons-nous bien, lorsque j’écris cela, il n’y a aucune mise en cause du travail des professionnels.le.s et bénévoles qui interviennent avec leur savoir-faire, leur volonté et qui portent le plus souvent avec nous ce souci du mieux faire. A l’inverse, ces constats répétés encore et encore devraient conduire nos institutions à aller plus loin.

Nous avons laissé les deux places qui nous restaient à disposition à une autre équipe.

La nuit avance. En passant devant l’hôtel de Métropole, nous repérons deux ou trois personnes qui dorment à l’abri des encoignures. Invisibles.

Rue Mazenod, devant la porte d’un restaurant fermé, un homme isolé est installé dans le froid sur des cartons. Son visage disparait presque entièrement sous sa barbe fournie. Il se plaint du froid.

Ce soir, j’ai découvert les couvertures bactériostatiques que l’on utilise en particulier pour les brancards. Elles sont hygiéniques et décontaminables mais surtout particulièrement isolantes contre le froid et confortables. C’est exactement ce dont ce monsieur a besoin. Après quelques instants avec lui et la fourniture d’eau et de mouchoirs (à défaut de compresses pour nettoyer lé- sions cutanées et peau irritée), nous pensions rentrer, mais un dernier appel nous conduit à Villeurbanne devant la Gare où nous attendent cinq hommes qui sont attendus au gymnase de Meyzieu.

Ils nous attendent sur le quai et déjà nous remercient de notre présence. D’origine albanaise, mais pas demandeurs d’asile – c’est du moins ce que m’apprend l’un d’eux au cours de notre voyage vers Meyzieu -. il ya donc encore des touristes venus des Balkans ?

Arrivée à Meyzieu, nous découvrons un gymnase de 50 lits dont 30 sont encore vacants… la nuit est pourtant bien avancée.

Il est temps de rentrer. Comme à chaque sortie, nous prenons un petit moment pour faire un point sur la soirée.

Du bonheur, parce qu’il a ces moments de grâce dans les rencontres positives, dans le service rendu, dans les sourires échangés, dans l’humanité partagée puisque en maraude on parle avec celles et ceux qui le plus souvent sont invisibles. Les personnes et les familles que nous avons rencontrées sont aussi si semblables à nous, sinon qu’elles vivent un exil dont la douleur est augmentée dans les errances qu’impose un accueil réduit à si peu.

Et puis aussi un peu de doute, sur l’utilité d’une action dont on ne voit pas le prolongement. Sur la route encore, nous évoquons celles et ceux que nous avons rencontrés à d’autres occasions.

Cet homme qui a trouvé refuge dans une allée, les locataires lui laissent cette place le soir et lui les remercie en effectuant le ménage quotidien, la solidarité en échange libre. Cette femme de 60 ans, malade, qui va de nuit en nuit, de prise en charge à la rue, chaque soir à nouveau… mais hier, le café théâtre, devant lequel elle est, dit : « nous allons la garder ici elle a assez couru… ».

Les maraudeuses et maraudeurs, bénévoles et professionnel.le.s portent la mémoire de la rue, ils connaissent par leurs noms nombre de personnes. Ils voient et revoient les familles, les enfants au fil des semaines. Ce soir encore je remercie les ami.e.s de la Croix Rouge pour ce partage dans lequel ils me donnent une place.

André GACHET

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