Tribune d’élu.e.s – [03/09/2017] Pour quelques euros en moins…

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[Tribune d’élu.e.s]

#Pour quelques euros de moins…

@André Gachet  @Nathalie Perrin-Gilbert 


La Métropole, l’action sociale et les coupes budgétaires

Depuis que la Métropole de Lyon a pris l’ensemble des compétences du Département, elle est devenue le grand ordonnateur de l’action sociale sous toutes ses formes, avec toutes ses institutions, organismes, associations et les personnels qui vont avec.

Dès janvier 2015, lors des premières décisions métropolitaines et plus encore aujourd’hui, au moment où l’Etat entend construire l’efficacité sur de substantielles économies, nous sommes invités à faire autant, sinon mieux, avec moins. Comme le dit le Ministre des comptes publics, Gérald Darmanin, le 20 juillet, « l’effort de réduction des dépenses sera réparti sur l’ensemble des administrations » et il ajoute que « toute l’action réformatrice » du gouvernement se concentrera dans les prochains mois « sur l’amélioration de l’efficacité des politiques du logement, de formation professionnelle et d’intervention sociale ». Ce qui cible d’ores et déjà les prochaines réductions de dépenses publiques.

Le risque d’une politique de moyens sans objectifs

Une orientation qui met paradoxalement en évidence combien l’action sociale s’est trop longtemps construite sur des moyens plutôt que sur des objectifs, au risque de provoquer des additions infinies(1) sans apporter de solutions. Les diminutions appliquées au cours des derniers exercices (-6% pour tous) s’inscrivent dans cette logique de moyens avec des conséquences d’une exceptionnelle gravité. Celles-ci sont déjà lisibles dans l’épuisement des acteurs contraints par le manque de ressources qui en est la première manifestation(2). Elles le sont également dans les signes inquiétants d’une maltraitance qui ne dit pas son nom parce qu’elle repose sur l’absence.

L’objectif dans le domaine social, comme dans d’autres, ne peut se limiter aux économies réalisées. Le sens de l’action sociale est à rechercher dans la volonté politique de prendre soin dans une société où les risques de ruptures et d’isolement sont présents. Cette volonté repose sur le caractère universaliste de la protection tel que l’énonce la Constitution et les textes qui en sont issus, sans préjudice des dispositions supranationales (3).

Une responsabilité inscrite dans les textes qui suscite bien des résistances

Toute la légitimité de la fonction d’élu repose sur la relation avec celles et ceux qui vivent sur les territoires de la Métropole, concitoyens de toutes origines et de toutes conditions, plus particulièrement celles et ceux que les circonstances ont éloigné de la relation sociale ou qui se trouvent en situation de dépendance.

L’élu doit être inquiet de la situation des plus vulnérables, attentif aux dysfonctionnements, soucieux des manques… il se félicitera ensuite, et ensuite seulement, de « ses » bons résultats.

La responsabilité de la Métropole s’accorde à ses prérogatives. Dans les domaines de la protection de l’enfance, de l’insertion sociale, du logement, de l’accessibilité et de l’autonomie jusqu’au grand âge, elle doit entendre les besoins, décrypter les attentes pour agir. L’action départementale ou métropolitaine dans le domaine médico-social est avant tout affaire de droit (4).

Le droit qui structure notre organisation sociale n’en reste pas moins fragile. La tentation est grande de raboter les obligations qui en découlent, au nom de prétendus principes de réalité, comme on l’a vu en 1995 lorsque les députés ont voulu subordonner « aux moyens disponibles » l’accueil scolaire des enfants autistes, ou encore dans les multiples tentatives de restreindre le champ d’application de l’article 55 de la loi Solidarité et Renouvellement Urbains (SRU) ou encore des dispositions de la loi sur le droit au logement opposable.

Dans cette ligne, les exemples sont multiples et permanents. Le 14 juin 2017 (5), le Conseil d’Etat a dû préciser le sens des responsabilités suite à la tentative des Départements d’obtenir l’abrogation du décret relatif à l’accueil et aux conditions d’évaluation de la situation des mineurs privés temporairement ou définitivement de la protection de leur famille.

Les risques de détricotage sont permanents. Le dernier rapport sénatorial sur la protection de l’enfance – par ailleurs très intéressant – reprend l’antienne du « moins disant ». Les auteurs estiment en effet qu’ « en raison de l’incertitude pesant sur la minorité des jeunes en attente d’évaluation, leur hébergement dans des structures exclusivement dédiées aux mineurs ne paraît pas souhaitable ». Il est certain que les rédacteurs n’ont pas mesuré la dangerosité du propos, car après tout, les mêmes se préoccuperont ensuite du décrochage, de l’errance des jeunes, de la radicalisation, …

Dans le domaine du logement, on revient en arrière sur des droits : d’un côté (en 2016) on instaure le plafonnement des loyers ouvrant droit à l’aide au logement (pour inciter les pauvres à « choisir » un logement moins cher), de l’autre on ampute la même aide de 5 euros. Entre ces deux « économies », l’une agissant par le haut et l’autre par le bas, il y a les plus modestes de nos concitoyens : ceux-ci sont pris au piège des jeux du marché que nos économistes ignorent. En prétendant agir sur le montant des loyers par l’ajustement des aides en fonction d’un plafond – c’est- à-dire d’un loyer considéré comme trop élevé, ou en rabotant -même de quelques euros – l’aide minimale, on obtient un seul résultat : l’exclusion des plus modestes. Ajoutons qu’il est toujours impossible même dans une République en marche d’évoquer sérieusement la régulation des loyers. Il faut pour cela avoir connu des fins de mois difficiles ou même simplement avoir eu à examiner les demandes d’aides facultatives que dispensent nos CCAS et accepter d’en tirer les conclusions.

L’évaluation des tâches immatérielles, enjeu et éclairage

Des choix budgétaires concentrés qui ne fonctionnent que sur le plan comptable, ignorent des pans entiers de la réalité quotidienne et finissent par ressembler à des raisonnements de café du commerce menant inévitablement dans le mur. Prétendre que l’on dépense trop sans évaluer le retour sur investissement relève soit de la posture idéologique, soit de la méconnaissance des réalités, soit des deux.

Que connaît-on de l’action médico-sociale, de ses objectifs construits à partir du Conseil National de la Résistance et du travail des pionniers, relayés par les militants des droits au fil des années ? Combien imaginent encore que le social relève du bénévolat en ignorant la nature et la diversité des compétences professionnelles qui sont engagées ?

L’évaluation est une grande question car l’action sociale repose sur de l’immatérieldans lequel l’analyse de la performance sort des cadres habituels de ce qui est considéré comme efficace. Le financement à l’acte induit une idée de la performance autour du nombre. Faire du chiffre est en général un cache-misère. Recevoir une personne en grande difficulté prend plus de temps qu’un accueil informatif. Faire d’une toilette à une personne âgée, un véritable soin, implique d’accepter un temps plus important que celui d’une simple douche. On peut multiplier les exemples où la performance ne peut se réduire aux nombres d’actes dans tous les domaines et dans toutes les administrations (Pôle emploi, police, justice,..). Il faut en tenir compte dans nos modes de financements.

Il est nécessaire de rechercher des formes d’évaluation qui intègrent l’impact social des mesures prises afin de pouvoir en rendre compte notamment dans leur relation avec leurs financements. Les travaux de l’ESSEC (6) et d’autres institutions méritent d’être regardés avec attention. Nous avons par ailleurs sur le territoire de la Métropole des compétences dans ce domaine qui pourraient être utilisées (7). Dans la sphère de l’action sociale ou médico-sociale, l’usager ou le bénéficiaire est un acteur majeur. Sa place dans l’évaluation doit être prépondérante, y compris dans la complexité d’une analyse qui n’est pas seulement celle du degré de satisfaction.

Impossible enfin d’oublier la nécessaire prise en compte de l’évolution structurelle des problématiques : les vieux vieillissent différemment, les jeunes mineurs étrangers ne sont pas des migrants ordinaires, les personnes en situation de handicap physique ou mental peuvent bénéficier de la désinstitutionnalisation ou au contraire en pâtir, les réfugiés ne peuvent être réduits à la dimension d’une « crise » médiatique, les demandeurs de logement ne doivent pas devenir les mendiants d’un système qui leur refuse le droit de choisir…

L’absence est responsable de la maltraitance

L’absence, c’est celle du manque de personnel les fins de semaine dans les maisons de retraite qui fonctionnent déjà en pleine activité avec un ratio personnel/résident inférieur de moitié de celui des pays nordiques (8). C’est la faiblesse des moyens infirmiers dans les EHPAD face au regroupement des GIR les plus dépendants dans des établissements qui deviennent des mouroirs sans véritables moyens d’accompagnement. Certes, tout n’est pas aussi noir, mais la menace est sérieuse.

L’absence c’est la non décision dans l’accueil des mineurs isolés. Une jeune fille mineure doit attendre plusieurs semaines à la rue que la décision de reconnaissance de sa minorité soit prise. Elle bénéficiera ensuite peut-être d’une prise en charge à l’hôtel en attendant sa majorité qui lui permettra de retrouver la rue. Certes, il y a d’autres jeunes gens qui sont pris en charge, mais le nombre de celles et ceux qui restent dans la rue n’est déjà plus anecdotique. La banalisation de l’absence de protection d’un seul mineur devrait être un signal grave.

L’absence de confiance est devenue un mode gestion : un mineur l’est-il vraiment ? Le demandeur d’hébergement qui refuse un hébergement parce que celui-ci suppose la séparation des parents – Madame sera prise en charge mais pas Monsieur – est-il vraiment dans l’urgence ? Le demandeur d’aide n’est-il pas un profiteur ? Le demandeur de logement à qui aucun choix n’est laissé, sinon celui de dire oui à toute proposition, n’est-il pas trop exigeant lorsqu’il refuse ce que l’on a eu tant de mal à lui trouver ? Les exemples de présomption d’illégitimité sont nombreux. Il est pourtant plus exigeant de donner aux personnes en attente d’un soutien la part de responsabilités qui leur revient.

La connaissance et les objectifs

Les orientations actuelles fondées sur les coupes budgétaires nous conduisent à la catastrophe. Il y a urgence à contextualiser l’action sociale dans ce moment. Cela passe par un retour sur la nature des réponses apportées à une demande complexe et multiforme. Cela passe par un examen précis des conditions de l’accès au droit commun. Par exemple, nous avons vu des situations absurdes de maintien à l’hôtel durant plusieurs années de familles non « expulsables » qui se verront le jour de la régularisation contraintes d’accepter une solution inadaptée, au motif qu’elles ont déjà « assez profité du système ». Les pauvres portent la faute de nos incapacités.

Comment pouvons-nous imaginer construire des réponses face à des questions qui ne sont pas posées ? S’il faut saluer la volonté d’une meilleure compréhension des sources du mal-logement à partir de l’utilisation d’outils adaptés (9), il reste, en matière de connaissance, de nombreux chantiers à ouvrir.

Nous savons certes le nombre de sans abri qui restent sans réponse au 115. Mais nous ne savons rien d’eux : travaillent-ils ? Ont-ils ou non des papiers ? Où vivaient-ils avant ? Comment en sont-ils arrivés là ? Selon les lieux, l’enregistrement de la demande et de l’offre se fait sur des modes différents – ici on compte les lits, là les personnes – et au bout du compte (si j’ose dire) on ne sait rien, sinon « qu’il y en a toujours trop ». Dans ce domaine la Métropole peut agir, se mettre à niveau, à la condition de trouver un mode de réelle coordination qui inclut les services de l’Etat et ceux du secteur associatif.

Rassembler la connaissance dispersée n’est pas une tâche impossible mais une impérieuse nécessité pour sortir d’une situation que nous ne savons qualifier qu’avec un vocabulaire médical qui évoque le symptôme et ignore la maladie : « le système est embolisé », disons-nous.

L’absence de connaissance quantitative et qualitative affecte tous les domaines de l’action sociale. L’à-peu-près permet toutes les outrances. La remarque s’étend à la question de l’asile devenue une sorte d’entité métaphysique faite de faux-réfugiés, d’appel d’air et d’une misère du monde quelque peu envahissante. Ainsi, on qualifie facilement les albanais de migrants économiques, alors que les décisions accordant la protection subsidiaire à des requérants victimes de mauvais traitements se multiplient.

Que dire de la protection de l’enfance alors que la Métropole de Lyon est l’un des 8 départements dépourvus d’un observatoire (10). Dans ce domaine aussi l’absence d’informations croisées permet aujourd’hui de se satisfaire d’un « Nous faisons mieux que beaucoup d’autres ».

L’incapacité des acteurs (travailleurs sociaux et médico-sociaux, accueillants, animateurs de dispositifs,..) à répondre à des besoins primaires, en fait à leur corps défendant des persécuteurs. Il leur faudra donc trouver quelques excuses pour l’inacceptable, celles-ci se nichent inévitablement dans le comportement des demandeurs, dont l’agressivité, les refus, l’apathie – une autre dénomination du découragement – ne peuvent avoir d’excuses.

L’obligation qui est faite aux « bénéficiaires » de s’adapter à un système qui est incapable de le faire à leur endroit, est à la source d’une culpabilité qui leur est renvoyée en toute occasion. « Vous êtes responsable de ce qui vous arrive. Faites donc un effort. Si vous refusez ce qui vous est proposé, c’est donc que vous n’avez besoin de rien »….

Au fil des démarches, d’obstacles en refus, c’est l’estime de soi de tous les acteurs qui est mise à mal. C’est dans ce contexte qu’un sursaut est nécessaire, sortons du déni pour entrer dans une dynamique de projets capables de surmonter les difficultés par des orientations exigeantes et des choix novateurs qui acceptent les contraintes.

En conclusion

Le défi qui est posé à la Métropole est celui d’un changement radical d’approche des questions sociales et médico-sociales. Il est temps de donner une personnalité métropolitaine à l’action sociale encore imprégnée des pratiques et orientations du Département du Rhône.

Nous pouvons aussi aller à la rencontre des métropoles, des villes, des départements qui, comme nous, sont à l’œuvre avec des problématiques similaires : Nantes Métropole pour l’habitat temporaire, Paris pour les solutions alternatives et le logement choisi, Strasbourg pour la lutte contre la vacance locative, … et pourquoi pas Berlin pour ses initiatives citoyennes ou Barcelone pour son action forte de résistance au marché, Odense (au Danemark) pour sa politique sociale municipale ou encore Rome pour son réseau associatif de rue…

L’évolution que nous appelons de nos vœux, et pour laquelle nous nous engageons, repose sur un effort de connaissance, un renforcement des coordinations entre acteurs et une sollicitation qualitative en direction de tous les acteurs, associatifs et institutionnels. Sur les grands dossiers comme celui de la protection de l’enfance, une Conférence de consensus est nécessaire. Enfin, sur toutes les questions et orientations, la Métropole peut prendre l’initiative d’auditions qui donneraient la parole aux expertises (y compris contradictoires) et aux usagers du quotidien.

Pour que ne résonne pas chez nous, le cri de révolte d’un Daniel Blake dans le film éponyme de Ken Loach (11) : « Je suis un humain, un citoyen, simplement un citoyen »… Nous voulons d’autres palmes d’or pour notre Métropole.

Août 2017

André GACHET et Nathalie PERRIN-GILBERT Conseiller.e.s Métropole de Lyon Groupe de Réflexion et d’Actions Métropolitaines

(1) Une tradition particulièrement lisible dans le domaine de l’hébergement d’urgence. Une seule réponse : des lits supplémentaires sans rechercher d’adéquation à la demande pour finir par affirmer « nous ne pouvons pas accueillir tout le monde… » comme si l’urgence n’était affaire que de flux.

(2) L’évolution inquiétante du taux d’absentéisme dans les services sociaux est une marque profonde des dysfonctionnements institutionnels. On lira avec profit le chapitre consacré à cette question dans le Rapport annuel d’activités (2016) du CCAS de Lyon.

(3) Essentiellement dans le Code de l’Action Sociale et des Familles, mais également celui de la Santé Publique, de la Construction et de l’Habitation, … et dans les dispositions de la Convention Européenne de Sauvegarde des Droits de l’Homme, de la Charte Sociale (révisée), de la Charte des Droits Fondamentaux et de l’ensemble des traités et conventions ratifiés par la France.

(4) cf. note 3 (précédente) et les dispositions du Code Général des Collectivités Territoriales.

(5) Le Conseil d’Etat rejette la requête, enregistrée le 26 août 2016 au secrétariat du contentieux du Conseil d’Etat, par l’Assemblée des départements de France qui demande l’annulation pour excès de pouvoir du décret n° 2016-840 du 24 juin 2016 pris en application de l’article L. 221-2-2 du code de l’action sociale et des familles et relatif à l’accueil et aux conditions d’évaluation de la situation des mineurs privés temporairement ou définitivement de la protection de leur famille.

(6) Face à un sujet qui reste complexe et des outils insuffisants, l’ESSEC a choisi en 2011 de travailler à partir de l’approche SROI (Social Return on Investment), développée aux États-Unis puis en Grande Bretagne, elle propose un cadre pour comprendre, mesurer puis valoriser l’impact social créé par une organisation pour un montant d’investissement donné. L’ESSEC IIES a décidé de tester cette approche ambitieuse, afin d’en cerner les atouts et les limites mais aussi la manière dont elle peut concrètement s’appliquer dans le secteur de l’Insertion par l’Activité Économique (IAE). http://iies.essec.edu

(7) Le secteur associatif, les milieux universitaires, les institutions aussi ont développé des outils dont il suffirait de rechercher ou de favoriser la connexion.

(8) Le ratio moyen des pays scandinaves est de 1, il est chez nous, dans le meilleur des cas, de 0,54.

(9) Le PLALHPD propose l’utilisation de la grille ETHOS (typologie européenne du mal-logement).

(10) L’observatoire départemental de la protection de l’enfance est prévu par l’article L226-3-1 du Code de l’Action Sociale et des Familles.

(11) Ken Loach a obtenu la Palme d’Or pour le film Moi, Daniel Blake qui raconte l’histoire d’un homme et d’une jeunemère élevant seule ses enfants perdus dans le labyrinthe de la politique sociale britannique.

C’est beau une ville la nuit #6

  Sixième maraude exploratoire avec la Croix-Rouge

Nuit du 10 mars 2017 par André Gachet


Ce soir, le temps est un peu plus clément. Il y a très peu de monde au point de départ. Les quelques habitués du bas des pentes de la Croix-rousse viennent prendre quelque chose de chaud et discuter un moment avec l’équipe qui assure ce soir les points fixes.

Nous partons de là pour une nouvelle maraude exploratoire. Il s’agit d’aller à la rencontre des personnes à la rue, proposer un hébergement (nous disposons de trois places cette nuit) et répondre aux appels du 115 pour des signalements.

Dans un premier temps nous allons retrouver des personnes que nous connaissons déjà. L’un est installé dans un jardin public, l’autre sous un pont. Ils sont l’un et l’autre représentatifs de la diversité du sans-abrisme.

D. est installé sous les buissons du jardin, invisible la nuit, il faut connaître son refuge pour s’y rendre. Le jour c’est différent, lui-même marque son territoire avec une poubelle qu’il place en travers du passage inférieur, côté rue. Il entasse également beaucoup de choses, des objets, des couvertures en trop, des vêtements, des restes alimentaires. C’est cela que les voisins connaissent de lui, et c’est de cela qu’ils viennent se plaindre en Mairie et auprès de la police : un tas d’ordures avec les conséquences que l’on connaît. D. est retraité, nous dit-il, il annonce même une retraite confortable. Il a pour projet de retourner dans sa ville d’Annecy dont le lac et les montagnes lui manquent. Lorsque nous l’avons rencontré le mois dernier il prévoyait de partir aujourd’hui, le 10 mars, jour de versement de la retraite. Maintenant son départ pourrait avoir lieu dans un mois ou deux. D. ne se considère pas comme SDF, il est dans une sorte d’attente sans grand objectif, vivant une vie partiellement rêvée. Il évoque un réseau relationnel valorisant et aussi quelques ennemis (les roms voleurs). Malgré sa capacité à raconter avec des mots choisis son absence de quotidien (il n’est jamais question de difficultés) sa fragilité est réelle. Il continue d’entasser des biens divers qu’il disperse dans le jardin et ne formule aucun désir d’amélioration. Il n’est pas SDF.

Alors que nous quittons D. après un long échange et un café pris ensemble, passe le « danseur », esquissant des pas maladroits, sa canette à la main, lui ne voudrait qu’un bisou… Une autre forme de solitude enveloppée dans l’alcool.

S. a planté sa tente sous un pont. Dans le même espace, se sont installés des jeunes baltes qu’il protège. Ma collègue souhaitait les rencontrer à nouveau car elle avait noué une relation intéressante avec la jeune fille. Mais ce soir ils sont partis en ville, nous sommes vendredi, un soir de travail pour celles et ceux qui mendient. Cette jeune fille, avec son désir de sortir d’une trop grande dépendance à l’alcool, préoccupait ma collègue. En l’absence du couple et de son chien, nous allons passer un long moment avec S.

À l’inverse de D. lui se revendique SDF. Il a fait un choix, non pas existentiel, simplement, selon lui, de bon sens réaliste. Endetté comme il l’est, il est impossible de conserver un logement sauf à jouer à cache-cache avec les créances diverses, l’un servant à éponger l’autre, et vice et versa. Il a quitté cette vie pour se donner les moyens d’apurer le passé. Il y a aussi amertume et colère chez lui, avec des manifestations dont il ne veut pas voir qu’elles le desservent. Ainsi, l’année où il chute véritablement jusqu’au sans-abrisme, il décide de ne pas faire de déclaration d’impôts, en réaction face à une administration à laquelle « il ne veut pas faire plaisir ».

Avec lui nous parlons longuement des vicissitudes de la vie à la rue. Les vols et la violence. Des incidents qui se règlent dans une bagarre physique où l’agressé devient agresseur. Ce qui lui a été volé un jour a été restitué le lendemain sous la menace. Mais la vie dehors a aussi un coup. Par exemple le chauffage lorsqu’il fait froid sous la tente. Une recharge de gaz coûte 8 euros, il en faut jusqu’à 3 par jour par grand froid… mais en règle générale, il estime à une vingtaine d’euros ce qu’il faut avoir quotidiennement pour vivre à la rue correctement.

Avec S. les difficultés sont clairement exprimées. Il se considère comme sans abri conscient. Il a coupé les liens avec sa famille à qui il ne demande rien. « Je ne suis pas famille ! ». A l’inverse il apportera un soutien à son fils s’il en a besoin. Père et grand-père, il est convaincu que ses enfants doivent, comme lui, être maîtres de leurs vies.

Au moment de partir nous lui confions quelques affaires pour les jeunes absents, en sachant que S. les leur donnera quand ils rentreront.

Ces deux personnes D. et S. sont représentatifs du paradoxe de la vie à la rue. Entre invisibilité et exposition dans l’espace public, car il faut être suffisamment visible pour assurer sa sécurité et avoir un minimum de liens avec d’autres et dans le même temps ne pas trop apparaître pour se protéger également. Mais surtout parce qu’elles nous amènent à considérer des postures différentes : d’un côté D. qui ne s’identifie absolument pas à une personne en marge, « je ne suis pas SDF » et par conséquent rend plus difficile une relation d’écoute et ardu un soutien qui repose en premier lieu sur une reconnaissance de sa propre situation. De l’autre S. qui gère son statut de sans abri avec un objectif et dans le même temps porte en lui un poids plus difficile à exprimer, parce qu’il concerne son intimité. Il lui faut sans cesse jongler entre ces deux pôles, l’un public, l’autre indicible. En cela il est comme nous tous, avec un obstacle supplémentaire : Il n’est pas confortable de clarifier ses idées sous un pont.

 

Après ces premières rencontres, nous nous rendons dans un autre arrondissement. C. est installé dans un square au cœur des jeux pour enfants. La nuit la cabane qui autorise tous les rêves d’aventures enfantines devient son hôtel à lui. Un espace qu’il surveille attentivement, car il y est bien, mais comme il le dit, si quelqu’un s’installe à sa place il ne peut pas l’expulser. Espace privatif fragile, pour un homme que l’on surnomme le « maçon » parce qu’il a 23 ans durant exercé ce métier.

Il a conscience de sa situation, il en parle avec un langage choisi comme beaucoup de ceux que nous rencontrons. Cette particularité de nos interlocuteurs me frappe, elle rappelle que l’on ne naît pas dans la débine. Chacun a une histoire, et dans cette histoire il y a souvent, même si ce n’est pas toujours, une vie familiale, une vie sociale, de la formation et des capacités d’agir. C. invente des mots et des expressions, il se dit un peu fou, mais n’hésite pas à ajouter que ses « pensées ne sont pas des endives »

C. pense aussi aux plus fragiles. Les mères avec des enfants, par exemple : « on ne peut pas regarder ça sans rien faire ». Il y a du reproche lorsqu’il dit cela.

Alors que nous devisons, d’autres personnes arrivent. Trois africains d’humeur joyeuse. Le premier se présente dans un éclat de rire comme le Roi Salomon. En prenant le café, il se montre polyglotte et plein de dérision. Cette rencontre est une forme d’intermède dans la soirée. Avec ses amis, il repartira comme il est venu avec sa bonne humeur et des au revoir dans toutes les langues.

Alertés par un automobiliste et ensuite les clients d’un café, nous allons à la rencontre d’un monsieur qui manifestement à abuser sur l’alcool au cours de sa soirée. Il titube sur le trottoir et parfois sur la chaussée, se met en danger. Lorsqu’il s’écroule sur le trottoir, nous arrivons, il tient encore son téléphone à l’oreille. Sa femme est au bout du fil, nous lui indiquons le lieu où il se trouve. Elle arrive très vite et le prend en charge. Elle va rester prêt de lui un moment avant de le ramener à la maison. Toute menue elle est pourtant plus forte que son homme. « Ce n’est pas souvent, mais ça lui arrive parfois en fin de semaine » nous dit-elle comme pour l’excuser.

En partant, nous conduisons un homme très en demande vers la halte où il a une place réservée cette nuit. Il monte dans l’autre voiture, nous n’aurons donc pas l’occasion de parler davantage.

Durant la halte, nous avons reçu beaucoup de manifestations de sympathie de la part des automobilistes de passage. La Croix-Rouge est appréciée.

Nous avions prévu de nous rendre sur le site du Sacré Cœur où nous avions rencontré une quarantaine de personnes le mois dernier. Depuis, un jugement d’expulsion a été prononcé à leur encontre le 2 mars 2017 avec un délai de 72 heures. A ce jour, il n’est pas encore exécuté. Le Progrès nous dit qu’il s’agit du 16ème référé présenté par la Ville ou la Métropole, en vue d’expulser des occupants du domaine public. « Le lieu n’est pas adapté, ni conforme aux normes sanitaires » argumente la Ville de Lyon. Effectivement, et pour cela nous ne pouvons qu’espérer que l’expulsion se fera vers un centre d’hébergement qui, lui, offre des conditions décentes.

Comme souvent dans ces situations, la question des compétences revient en force. Qui de l’Etat ou du Département (la Métropole) doit agir pour la mise à l’abri des personnes ? Les dernières décisions du Conseil d’Etat clarifient cela :

Le Conseil d’État rappelle qu’en vertu du code de l’action sociale et des familles, c’est l’État qui a la charge d’assurer à toute personne sans-abri et en situation de détresse médicale, psychique ou sociale un hébergement d’urgence. Le département, qui est chargé d’une mission de protection de l’enfance, n’est susceptible d’intervenir qu’à deux titres.

D’abord, à titre principal, c’est à lui que revient la mission de permettre l’hébergement, y compris en urgence, des femmes enceintes et des mères isolées avec un enfant de moins de trois ans. De même, lorsqu’un mineur est placé auprès des services de l’aide sociale à l’enfance, il revient au département d’assurer son hébergement.

Mis à part ces cas particuliers, la mission de protection de l’enfance du département implique de sa part l’aide à domicile, prévue par l’article L. 222-3 du code de l’action sociale et des familles, lorsque la santé, la sécurité ou l’éducation des enfants l’exigent. Cette aide prend notamment la forme d’une aide financière qui peut permettre de loger l’enfant et sa famille lorsqu’ils sont sans-abri et qu’une prise en charge de l’enfant par les services de l’aide sociale à l’enfance, qui conduirait à le séparer de sa famille, n’est pas dans l’intérêt de l’enfant. Cependant, cette intervention du département au profit des familles sans-abri avec enfant demeure supplétive par rapport à celle de l’État. Le département peut d’ailleurs se retourner contre l’État s’il estime que sa prise en charge est due à une carence prolongée de l’État à son obligation légale d’assurer l’hébergement d’urgence des personnes sans-abri en situation de détresse.

Sur le site nous trouvons 42 tentes et leurs occupants. Il est déjà très tard, la plupart sont à l’intérieur des tentes fermées. Une famille nous a été signalée par le 115, un besoin de couvertures.

La famille est à part dans un coin de ce campement improvisé. Ils sont les « arabes » au milieu d’une population albanaise.

Effectivement ils sont en peine : problème de nourriture, la mère de famille parle de la faim. Ce couple a trois enfants. Un garçon de 8 ans scolarisé à Dardilly, simplement parce qu’ils se sont payé le Formule 1 de cette commune, sans autre attache. L’école de la proximité est devenue celle du rattachement . Semblable en cela à de nombreux enfants sans abri qui vont chaque jour faire de très longs trajets (sans moyen de payer les tickets de bus…) pour poursuivre une scolarité vitale. La distance peut être à l’origine d’une déscolarisation lorsque les changements de lieux sont trop fréquents. Pour une famille isolée, un endroit où d’autres personnes se regroupent est un gage de sécurité. Les deux filles sont petites, deux ans et un bébé d’un mois… Le bébé est dans le landau, protégé du froid, il sera dans la tente pour la nuit. Nous distribuons des couvertures, comme convenu avec le 115, mais aussi des produits d’hygiène. Le grand fils nous a demandé du savon. Et bien sûr aussi un peu de nourriture.

Avec le père, je prends un moment pour me faire expliquer la situation. Un conflit familial au Maroc, suite à une union non acceptée par les deux familles. Des menaces de mort. Et donc un jour, la fuite. Un migrant pour motif sérieux de son point de vue, mais qui ne rentre dans aucune case pouvant laisser espérer un droit au séjour. En l’écoutant et en lui parlant, je mesure tout d’un coup les faiblesses de l’accueil dans notre agglomération : vers qui le diriger ? Sa demande sans fondement juridique audible le met dans une impasse. Difficile pour lui d’entendre un service social lui expliquer qu’il doit repartir et pourtant c’est la seule réponse possible. Une association de solidarité pourrait prendre le temps nécessaire à une explication, peut être une action de solidarité, une démarche humanitaire, la recherche d’une promesse d’embauche…

En attendant, une famille avec enfants dont deux enfants de moins de trois ans à la rue.

Lorsque je retourne à la voiture chercher le savon, je suis interpellé par un groupe de jeunes albanais qui me fait remarquer qu’ils n’ont rien. « Nous vous ne venez pas nous voir, les arabes ils téléphonent et vous êtes là deux minutes plus tard !  C’est du racisme !» Arguments contre arguments nous débattons, l’un d’entre eux en signe de protestation me fait de longues tirades en albanais dont j’imagine qu’elles ne sont pas tendres. Une manière de marquer la distance. Un peu plus tard, il nous montre qu’il parle très bien anglais et n’a aucun problème de compréhension. Finalement nous apprenons que six d’entre eux ne possèdent qu’une petite tente, ils se partagent la nuit en trois roulements, deux heures de sommeil et ensuite les autres.

Enfin l’apaisement, nous distribuons des couvertures (il en reste heureusement).

Il est une heure. La nuit est bien avancée. Nous rentrons en regrettant de n’avoir pu voir tout le monde. Sous le pont de chemin de fer, une femme est là depuis trois mois. Nous n’avons pas non plus pu rencontrer le jeune nigérien qui est venu cette semaine me parler de ces trois années de galère et qui passe ses nuits dans le quartier de la gare.

C’est beau une ville la nuit #5

  Cinquième maraude exploratoire avec la Croix-Rouge

Nuit du 10 février 2017 par André Gachet 


Nous devons nous retrouver devant le parking Opéra. Sur les marches de l’agence immobilière, un homme seul attend. Nous nous sommes salués tout à l’heure,  mais il faut que la voiture arrive pour que nous nous rendions compte l’un et l’autre que nous sommes là pour la même chose. Il habite dans le secteur, il est en situation précaire. Il est heureux de la soupe chaude. Malheureusement nous n’avons pas de livre à lui proposer.  Il est seul avec nous à cet endroit où habituellement il y toujours un petit groupe. Il est donc plus facile de parler de soi. Nous parlons de la Croix-Rouge, il nous questionne sur ce que nous faisons. Autrefois, il a passé le brevet de secouriste.

Nous reprenons la voiture pour monter sur le haut de la Croix-Rousse. Dans le jardin en pente, un homme est installé depuis quelques semaines. Dissimulée sous les feuillages, sa couche est invisible des escaliers, seul un caddie rempli de vêtements et objets personnels signale sa présence. Il accepte bien volontiers de sortir pour nous rencontrer. Il nous apprend qu’il est retraité, il devrait toucher sa première retraite le 10 mars. Il a d’ailleurs prévu de quitter les lieux à ce moment-là pour retourner à Annecy, d’où il est originaire. Il s’exprime dans une belle langue, nous parle de ses relations, mais semble toutefois en difficulté avec la réalité. Grand voyageur, il ne peut pas se fixer dans un logement. Dans son espace il s’organise, une poubelle sert de porte et barre le passage qui permet d’accéder à son espace privé. Il nous explique qu’il cache ses valises un peu plus haut. Lorsque les six valises seront là, il partira. Nous passons un moment ensemble sur le trottoir face au lieu d’accueil des Sans Abri, qui vient d’être vendu et devrait devenir un hôtel de luxe.

En attendant lui est là, pieds nus, en tong, un peu dans son rêve, soutenu par quelques voisins, rejeté par d’autres et se sentant mal aimé au regard de ce qui est fait pour d’autres (les roms par exemple).

Nous voulions ensuite nous rendre vers le parc des Chartreux. Mais un appel du 115 nous détourne de cet objectif, nous sommes appelés dans le 3ème arrondissement. Il s’agit de conduire à la Halte un monsieur gravement malade qui doit être mis à l’abri.

Il nous attend devant une allée (il nous apprendra qu’il s’agit du refuge où il dépose ses affaires la journée. Je pense au groupe qui travaille sur le projet de bagagerie…). L’homme est grand, pâle, il transporte ses médicaments et sa bouteille d’oxygène. Durant le trajet, il nous parle simplement de la maladie dégénérative qui l’affecte depuis 12 ans. Il est suivi aujourd’hui par deux hôpitaux pour deux pathologies différentes. D’une part à Grenoble et de l’autre à Lyon. Je reste un peu sidéré. Difficile de questionner vraiment dans le cadre de ce trajet. Pourtant je voudrais comprendre. Cette personne n’est pas dé-socialisée, le lien avec les hôpitaux est constant, il a recours (et ce n’est semble-t-il pas la première fois) au 115, il est nécessairement en contact avec un travailleur social… Comment une telle absence de coordination et de continuité dans la prise en charge est-elle possible ?

Nous arrivons à la Halte, un vigile nous accueille. Contrôle et vérification, coup de téléphone de confirmation : il est bien attendu. Le vigile fait son travail. Je ne vois pas de travailleur social. Nous ne rentrons pas dans ce lieu. Nous n’en verrons pas plus. J’éprouve un certain malaise devant la pauvreté de nos lieux d’accueil. Mais peut être que derrière la porte, une fois passé le contrôle, il y a la chaleur humaine et l’accompagnement.

Nous partons ensuite vers le vieux Lyon, hier un homme était là sur un carton, sans chaussures. Nous allons le chercher mais il n’y a plus personne. Une couverture sur une poubelle et le carton derrière.  Notre passage est marqué par une rencontre avec un groupe de jeunes, allure punk mais surtout très alcoolisés. Une jeune fille tombe plusieurs fois, nous vérifions si une aide est nécessaire.  Le trio semble pouvoir se débrouiller, l’un d’eux reconnaît que la soirée a été bien arrosée… mais déjà prépare la suivante (une Saint « Valenchien » Rock !).

Retour dans le 3ème, les familles expulsées de la Villette ont été retrouvées. Elles se trouvent dans les jardins du Sacré-Coeur.

À partir des interventions de la police, c’est une redistribution de l’espace qui se fait. Il paraît même que l’évacuation est liée à la réfection des pelouses. Dans le nouvel espace refuge, les tentes sont installées les unes à côté des autres. Les personnes concernées sont en grande partie les mêmes, mais  le regroupement rassemble essentiellement (voire uniquement) des personnes d’origine albanaise. Soit les autres origines ont trouvé une place ailleurs – c’est le cas de quelques ménages que nous connaissons – soit elles sont repliées sur d’autres lieux qui restent à découvrir. C’est en effet une conséquence des évacuations sans accompagnement que de disperser les indésirables et donc de rendre plus difficile la recherche de solutions pérennes. À chaque fois, il faut recommencer le lent travail de connaissance, dans un climat marqué par la perte de confiance et l’obligation de se cacher pour éviter une nouvelle expulsion.

Nous avons la chance d’avoir parmi nous un locuteur en albanais, cela nous permet d’aller un peu plus loin. Avec lui nous pouvons faire un dénombrement sommaire qui nous donne une idée plus précise de qui est rassemblé ici. Nous comptons, 8 couples dont 7 avec enfants (au total 21 enfants).  11 adultes isolés dont 1 femme. Au total, ce sont 48 personnes qui se sont réfugiées dans ce parc.

Nous repérons des personnes ayant un problème de santé, après discussion nous voyons que le suivi médical est assuré pour une femme en demande d’asile (suivi Forum Réfugiés), par contre un enfant de 3 ans devrait voir un médecin très vite.

Auprès de ces sans-abri, un groupe d’entraide musulman sert le café et apporte un peu de nourriture. Des hommes et des femmes sont rassemblés autour d’une table de camping. Nous échangeons sur les difficultés rencontrées, sur ce qui devrait être fait. Sur l’opinion publique aussi. Nos interlocuteurs sont jeunes, étudiantes et étudiants, et ouverts à la discussion. Seul instant de dérapage évité lorsque l’un d’eux exprime une opinion particulière : « on ne parle pas des vrais problèmes comme les sans-abri, c’est pas comme Charlie, je dis  pas que c’est bien ce qui s’est passé, mais on en parle quand même beaucoup… » ; nous en resterons là. Je ne peux m’empêcher de penser que la rue est aussi à ceux qui la prennent et qu’il existe aussi des rivalités et des enjeux, comme me disait le premier rencontré : « Je ne vous avais pas reconnu, j’ai cru que c’était les communistes… »

Sous les voies de chemin de fer et dans le bruit des trains qui passent sur le pont, ils sont deux. Hongrois l’un et l’autre, ils parlent anglais. Elle, nous la connaîssions déjà de maraudes précédentes. Lui est là pour un moment. La situation de cette femme m’inquiète. Elle est là jour et nuit. Visiblement avec quelques problèmes sanitaires et médicaux. Nous prenons un moment pour échanger autour du café. Il se fait tard, nous repartons pour rendre visite à un homme installé sous un autre pont, au bord du Rhône celui-là. Son souci premier est celui de l’emploi. Auto-entrepreneur, il se trouve sans logement suite à un conflit avec le propriétaire (qui a par ailleurs reçu de l’argent de la CAF de Lyon après le départ du locataire, au risque de rendre ce dernier responsable). Il évoque les difficultés qu’il rencontre avec le service social. Un rendez-vous qu’il a voulu pour une explication avant sa rencontre avec la CAF (fin janvier) qui lui est proposé à une date ultérieure (en février) alors qu’il n’en a plus besoin.

Il n’y a personne sur l’autre rive. Après avoir inspecté les bas ports, nous rentrons. Il est minuit et demi, impossible de retourner à la Croix-Rousse.

Je m’y rends le lendemain matin. Il n’y a personne sur les parkings, par contre une petite maison occupée. Une femme âgée, sa fille qui sort de l’hôpital (intervention orthopédique) et se déplace en fauteuil et son fils qui présente un retard mental. La mère souffre d’asthme. Ce ménage est connu depuis la fin de l’été 2016. L’occupation du site ne peut durer. Cette maraude aura été marquée particulièrement par des difficultés de santé, physique ou mentale. Elle souligne une fois encore la banalisation du sans-abrisme des plus vulnérables.

En rentrant je rencontre un jeune couple, originaire des Charentes. A Lyon depuis novembre dernier, ils ont bénéficié de 2 nuits à la halte… C’est le début du parcours.

C’est beau une ville la nuit #4

Quatrième maraude exploratoire avec la Croix-Rouge

Nuit du vendredi 20 janvier 2017 par André Gachet

 


Il fait doux ce soir alors que j’attends avec quelques habitués (ceux que j’ai déjà rencontrés) la venue du camion qui apporte à boire et à manger. Le passage d’une Porsche provoque une discussion sur l’intérêt ou non de faire la manche. Mais finalement on en reste là.

La coexistence passe par les regards échangés (ou non).

Nous partons à 18h30, avec la crainte que cette maraude ne soit la dernière, dans le cadre particulier du dispositif grand froid. Malgré cela, l’objectif est très précis : mettre à l’abri le maximum de personnes rencontrées.

Au début du trajet, dans le mini-bus, nous évoquons celles et ceux que nous avons croisés précédemment. C’est ainsi que j’apprends que l’homme, rencontré lors de ma dernière sortie, a été expulsé de son allée par les voisins. Nous ne le verrons pas, il est retourné à l’invisibilité, comme beaucoup d’autres.

Comme chaque dimanche, le bus de Médecins du Monde est installé place Jean Macé. Nous faisons une halte. Dans la discussion avec les personnes en situation précaire qui sont là, nous évoquons les gymnases. Eux-mêmes n’en sont pas les utilisateurs, ils ont un logement ou un abri, mais s’inquiètent des solutions pérennes qui peuvent être apportées à celles et ceux qui sont dans la galère. Dans ces moments, et le dimanche est un jour particulier, les questions liées à l’isolement ou à la solitude sont à l’ordre du jour.

Nous allons ensuite faire un passage aux urgences de Saint Luc / Saint joseph. Je garde un souvenir précis de mon premier passage en juillet. La salle d’attente des urgences accueillent  les sans-logis. Mais il faut quitter les lieux à 6h le matin. Ensuite c’est le retour à la rue, et chaque fois que possible, vers les accueils de jour pour un petit déjeuner.

Nous retrouvons le couple qui se trouve habituellement dans ce secteur. Elle a déjà rejoint les urgences, lui est resté sous la tente. Elle accuse une très grande fatigue et un certain découragement. Elle serait prête à se rendre dans un gymnase. Il faut encore convaincre son conjoint sous la tente. Finalement, il se laisse convaincre et nous pouvons faire le lien ; nous sommes alors convaincus que des places existent.

En attendant la réponse, Madame nous raconte la dernière nuit à la halte. Tous deux espéraient l’accès à un lit couple. Finalement, ils se retrouvent chacun à un étage par manque de place. En les entendant évoquer cette séparation à un moment où le besoin de rester ensemble est si important, je me souviens des batailles menées pour obtenir une modification des dispositions de la loi de lutte contre les exclusions qui ne prévoyait non pas l’obligation mais une incitation, eu égard aux moyens disponibles, pour ne pas séparer les famille. Le droit à une vie familiale, c’est-à-dire aussi de couple, normale n’est pas encore passé dans les mœurs.

Après 25mn d’attente, nous apprenons que la réponse ne peut venir qu’à 20 h. Au moment où nous nous manifestons (persuadés que le dispositif est en place depuis 17h30) le tableau des effectifs n’est pas finalisé. Nous allons profiter de cette attente forcée pour regarder rue Chevreul, l’équipe de Médecins du Monde nous a parlé d’une personne vers le pressing. Lorsque nous arrivons, il n’y a plus personne.

Un signalement nous est envoyé concernant des personnes rue de la République. Personne au point indiqué, par contre nous rencontrons un couple installé au début de la rue. Les deux ne souhaitent pas quitter cet endroit. Plus haut, nous rencontrons Julien qui nous rejoint Passage de l’Argue, nous avons un début de rencontre un peu vif. Il me rappelle cette phrase de Richard Bohringer dans le livre dont j’ai emprunté le titre pour cette chronique : « La colère, ça fait vivre. Quand t’es plus en colère, t’es foutu »

Mais au bout du compte, ce moment passé, nous reprenons une discussion tout à fait naturelle sur la vie à la rue, les aides possibles, le rôle des associations. Nous retournons avec lui au bus. Ensuite, il repartira vers la cave où il s’abrite actuellement. Il s’y rendra un peu plus tard en « jouant au chat et à la souris », comme il dit.

Il est un parmi d’autres qui, comme Yuri évoqué dans le bus à notre départ, s’enfonce dans les cachettes que la ville offre à ceux qui n’ont rien et ne souhaitent pas aller dans les lieux de grande promiscuité que sont les gymnases et certains foyers d’accueil d’urgence.

Nous croisons deux emplacements vides, des lieux de couchage désertés.. peut-être par des personnes qui ont rejoints les centres d’hébergement.

Nous sommes partis à deux, nos deux collègues sont restés Place Bellecour. Il y a beaucoup de monde. Nous sommes à l’endroit où un homme de 35 ans est mort de froid il y a quelques semaines.

Thé et café pour tous, il y a là 7/8 jeunes, parmi eux un couple déjà rencontré aux Terreaux, lors de ma dernière maraude. Des jeunes, presque des gamins, avec leur 18 ans de grands ados, ils sont enfants de la DDASS comme on le disait autrefois, avant que la responsabilité ne passe de l’Etat au département et aujourd’hui à la Métropole.

Ils sont tous tout juste majeurs, se promènent avec leurs chiens, hébergés chez des tiers, ou dans des squats divers, ils vivent dans la rue avec une forme d’insouciance : « Malgré la rue, la vie est belle et on rencontre des gens bien ! » dit une jeune fille.

C’est avec plaisir que nous prenons un café avec une jeune femme sortie de la difficulté avec un logement et un emploi. On peut se réjouir.

Enfin, nous recevons l’accord pour le couple qui peut rejoindre le gymnase. Nous allons les accompagner. Beaucoup de monde dans le grand espace… des lits et des gens,… un coin restauration. L’accueil est sympa, simple vérification de l’inscription des personnes. Les accueillants nous invitent à prendre quelque chose de chaud. Nous en profitons pour échanger avec quelques personnes. On parle de parcours, des déboutés, de pays traversés, … Comme à chaque fois, ce lieu est un immense garage sans autre fonction que la mise à l’abri. Je songe à la fois à la faiblesse des moyens et à la démesure paradoxale de la mobilisation : un immense espace sans intimité possible, un lieu d’abri mais pas un lieu d’accueil, du gardiennage mais pas de relations sociales.

L’abri hivernal exceptionnel pourrait être un formidable moyen de connaissance mais les conditions ne sont pas réunies : un personnel en nombre insuffisant pour cela. Et ce n’est pas l’objectif.

Sous les voûtes de Perrache, il n’y a plus personne. Retour sur le 7ème arrondissement, il est 21h, un homme dort sur les marches de l’église Saint Michel. Il est totalement recouvert par ses couvertures, comme tous ceux que nous verrons sur le parcours. Autour des Halles Bonnel, une autre personne dans la même situation et 2 tentes fermées, les occupants ne souhaitent pas le contact. 3 tentes également devant l’Auditorium.

Par contre, le square de la Villette est totalement évacué. Il est certain que la présence des vigiles interdit toute nouvelle installation. L’invisibilité est assurée.

Il est entre temps 22h20. Nous rencontrons un homme de 64 ans, polonais, sur un petit espace derrière la gare. Il serait preneur d’une nuit au chaud, d’autant plus qu’il a un problème à la jambe. Mais il est déjà trop tard, il ne reste aucune place. Le gymnase d’Oullins a même reçu 18 personnes en trop. Un homme porteur de sacs de nourriture chaude passe. Il est un «  maraudeur privé » apportant à manger aux personnes de la rue. Solidarité simple.

Nous croisons encore un dormeur et aussi un couchage vide dans le même secteur. Nous passons ensuite un long moment avec une femme seule installée sous une trémie. Mes compagnons la connaissent. Elle était partie un temps et la voilà de retour, heureuse de trouver des têtes connues. Nous ne pouvons que lui apporter un peu de nourriture et une boisson chaude.

Retour au mini-bus, nous sommes interpellés par deux jeunes hommes 18/19 ans, ils nous parlent de leurs parcours. Après avoir quitté la Maison d’Enfants à Caractère Social (MECS) où ils étaient pris en charge jusqu’à leur majorité, ils sont entrés dans un parcours qui ne leur a pas permis de se construire un avenir stable. Ils ont, semble-t-il, des problèmes de papiers d’identité à renouveler.

Encore une fois des « enfants de la DDASS », des enfants de la Métropole donc, pour lesquels nous (c’est en tant qu’élu que je m’exprime) ne savons pas agir efficacement. La problématique des jeunes majeurs ne peut être passée sous silence. Elle relève de notre responsabilité. Dans cette soirée, nous aurons rencontré entre 4 et 7 jeunes qui en relèvent.

Après distribution de couvertures, ils partiront vers une allée accueillante. « Lorsqu’on s’installe, c’est toujours chaud parce qu’on a quitté la rue pour un abri, mais après, sur le coup de 3 ou 4h du matin, le froid s’installe à nouveau, alors ça devient dur. »

Devant la gare, un homme se trouve en errance. Il arrive de Chambéry, nous le conduisons aux urgences de l’Hôpital Edouard Herriot où il pourra passer la nuit : « Avant je dormais dans ma voiture, je n’en ai plus. C’est ma première nuit dehors. » En terminant la soirée, il est près de minuit, nous apprenons que quatre lits se sont libérés à Caluire suite à un départ à l’hôpital.

Il reste de cette soirée une frustration par rappport à l’objectif de départ. Nous n’avons reçu aucun appel du 115, nous avons pu apporter une réponse à un couple et très vite dû abandonner l’idée d’orienter quelqu’un vers un hébergement.

En ce qui me concerne, je retiens quelques points forts.

Tout d’abord et je le répète, la nécessité de connaître les attentes, les besoins et les capacités des personnes qui sont à la rue. Chacune des personnes rencontrées au cours de cette maraude est unique. Chacune porte une histoire mais également des potentialités. Mais les réponse possibles, utiles ou réalistes pour les uns ne le sont pas pour les autres : Jeunes adultes sortis des dispositifs, personnes en rupture d’emploi ou familiale, personnes en souffrance psychiques, malades, déboutés du droit d’asile, étrangers en attente de statut, sans-logis suite à expulsion locative,… Logement, foyer, logement temporaire ou accompagné..

En second lieu, la nécessité d’envisager sérieusement de modifier les perspectives de travail : la lutte contre le sans-abrisme ou l’absence de chez soi doit être envisagée sous l’angle des objectifs avant de l’être sous l’angle des moyens.

André Gachet. Dimanche 22 janvier 2016

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C’est beau une ville la nuit #3

Troisième maraude exploratoire avec la Croix-Rouge

Nuit du vendredi 17 décembre 2016 par André Gachet

 


Ce soir une maraude différente des deux précédentes. Elle a une fonction de services plus que de découvertes. J’aime à voir que nous pouvons fournir une aide alimentaire, des couvertures, des produits d’hygiène et des livres. Mais surtout pour certaines personnes, un peu de temps autour d’un café ou d’un thé pour échanger, simplement. Un temps de reconnaissance personnelle.

Notre parcours à travers la presqu’île est donc lui aussi différent des précédents puisque nous allons sur des lieux identifiés et nous répondons aux appels qui pourraient se présenter.

Nous rencontrons ainsi de nombreux habitués. Des personnes repérées et qui connaissent les heures de passage et attendent les équipes de la Croix-Rouge.

Au point de départ habituel de la Place Tolozan, nous retrouvons parmi les personnes qui attendent,  trois habitués qui tentent de deviner de loin la silhouette de la camionette. Ils seront bientôt sept à se retrouver autour de l’équipe. Sept hommes en quête d’alimentation et d’un moment de partage autour d’un café.

Ils représentent la pauvreté de ceux qui vivent avec peu et doivent rechercher auprès des organismes caritatifs et humanitaires de quoi répondre aux besoins élémentaires. Un ancien, travailleur immigré retraité arrive peu après, lui aussi est un habitué. Il a travaillé durant de longues années, mais le travail au noir, même régulier ne permet pas d’avoir une retraite décente. Il nous parle de ses revenus dérisoires et du besoin d’apporter de quoi se nourrir à la famille.

Un petit groupe de très jeunes gens, filles et garçons, avec un bébé de 4 mois est présent. Il y a soudain un décalage avec d’un côté des hommes seuls, certainement pauvres, qui organisent tant bien que mal leur quotidien, et de l’autre ces « gamins » accompagnant eux-mêmes un nourrisson. Ils sont au début de leur vie et nous posent clairement la question de la protection sociale sous son angle préventif : Comment notre société de bien-être et riche, peut-elle accompagner ces jeunes qui, au-delà de la pauvreté, nous rendent compte de la misère. Ils sont au début d’un parcours et portent déjà en eux les conséquences d’extraordinaires lacunes éducatives et de prise en charge sociale.

Bien entendu nous n’avons pas la possibilité d’engager plus avant la recherche de compréhension de leurs histoires personnelles et collectives. Les bénévoles, qui les côtoient depuis quelques temps, peuvent faire état de petits bouts d’informations, un logement de dépannage.. un peu de violence conjugale.. Mais il n’est pas dans notre rôle d’en savoir plus. Les besoins de nourriture sont ici doublés par des demandes de produits d’hygiène.

Place de la Croix-Rousse, le marché de Noël attire du monde, il occupe la totalité de l’espace. Nous allons donc faire le tour pour rencontrer M. le chaman, avec ses tatouages et son matériel de peinture et  ses craies, il ressemble à un de ces artistes de rues que l’on voit surtout l’été. Lui est là à l’année. A côté de lui, un nouveau qui serait d’origine de l’Est, M. me dit qu’il pense qu’il pourrait être un ancien de la Légion : « C’est un homme qui a connu la guerre » me dit-il.

On discute livres. M. est amateur de dictionnaires et voudrait trouver de la littérature sur l’Indonésie parce qu’il recherche des recettes utilisées la-bas pour la fabrication des pigments.

M. fait partie du paysage local. Il est le Sans Domicile Fixe de voisinage. Une voisine apporte un repas chaud qui a été préparé pour lui. Il vient chercher une couverture et des verres (gobelets).

Un peu plus loin, nous répondons à un appel, pour un colis alimentaire  relayé par le 115, là encore il s’agit de quelqu’un de connu. Un homme isolé, avec un tempérament parfois un peu rugueux.

Le passage au Jardin des Chartreux, nous ramène vers les derniers sans-abri restant sur ce site. La plupart des familles présentes ont été prises en charge, l’une ou l’autre a pu partir en Roumanie pour Noël.

Une silhouette dort dans une voiture, moteur tournant, vitre ouverte. Il est d’usage de ne jamais réveiller une personne endormie. Alors que nous allions repartir, nous sommes interpellés par un jeune garçon. Il réveille sa grand-mère et nous explique que sa maman est hospitalisée.

Nous donnons des colis alimentaires et une couverture supplémentaire. Nous avons tous été frappés par le décalage entre l’âge de la grand-mère et son physique. La pauvreté abîme les êtres.

Sur les quais, nous rejoignons A. elle est une habituée de la mendicité dans ce secteur de la presqu’île. Victime d’un ex-compagnon violent, elle partage sa vie entre la rue et un appartement qui pourrait bien être un refuge pour quelques animaux. Elle nous interpelle sur l’enlèvement de son chien par une association et la police. Nous prenons le temps d’un café et d’une discussion.

Place Bellecour, depuis plusieurs mois au même endroit, un homme avec son campement organisé autour d’un chariot de supermarché. Son chien n’est plus là. Selon les bénévoles, c’est un peu inévitable car la bête pouvait être agressive. Cet homme est le seul sans abri qui soit aussi visible en centre-ville de jour comme de nuit. Rue de la République, une personne dort à l’entrée d’un magasin, autour la foule s’agite. Les rues sont pleines de la foule des vendredis soirs. Une vie nocturne particulièrement active autour de l’Hôtel Dieu.

Passage de l’argue, le couple qui est là habituellement n’a besoin de rien. Notre périple se poursuit dans les rues de la presqu’île. Trois jeunes devant le Mc Do, très demandeurs, ils font la manche sur le trottoir, resteront-ils ici cette nuit ?

Nous passons un moment avec B. qui est installé dans un local à poubelles d’un bel immeuble. Lui-même se présente bien. Nous prenons le temps de discuter, parlons du repas de Noël auquel il ne viendra pas.. C’est finalement, lui qui nous dit gentiment : « Bon ! Allez-vous mettre au chaud maintenant ».

Rue Victor Hugo, rue piétonne pas mal de monde. Un homme qui semble déjà avoir beaucoup consommé fait des gestes obscènes lors de notre passage. Il nous rejoindra très vite alors que nous nous arrêtons auprès d’un autre homme, d’un certain âge, quelques mètres plus loin.

Celui-là originaire de Transylvanie est très calme, une bénévole discute avec lui pour voir si la couverture qui peut lui être proposée peut convenir compte-tenu d’une allergie vis-à-vis de certains textiles. Il nous encourage ensuite à repartir devant l’agressivité du premier personnage.

Ce moment est particulièrement, pénible. Nous ne sommes pas en mesure de régler ce type de comportement et les conflits qu’il génère. Au moment de partir, des jeunes de passage se mettent en travers pour calmer le jeu…

Après cet incident nous allons derrière les voûtes, en direction de la patinoire. Beaucoup de monde ici aussi. Des jeunes en majorité. Quelques prostituées et plusieurs sans-abri.

Sous un auvent nous trouvons, une double installation, d’un côté une mère et sa fille, elles viennent de Bulgarie. Elles ne parlent pas le français. De l’autre, un jeune voisin polonais. Il est depuis 6 ans à Lyon. Il veille sur les deux femmes. Lui est accompagné de son chien. il y a un besoin de vêtements chauds, ils iront ensemble au vestiaire lundi, lui connaît le chemin et les conduira.

Face à la demande d’un abri de la vieille dame, nous n’avons que la réponse dérisoire d’une place pour une femme… Au cours de cette soirée, c’est la seconde demande d’hébergement que nous entendons; Il est à noter que les deux demandes qui nous sont directement exprimées viennent l’une et l’autre de femmes plutôt âgées.

Pas très loin, deux jeunes et un vieux monsieur d’origine indéterminée, peut-être de l’Est ?

Sur le chemin du retour, nous voyons ceux qui déjà dorment sur les trottoirs que nous ne réveillons pas. A partir de minuit et demi, les Sans Domicile Fixe se replient dans leurs espaces, on dirait qu’ils rentrent chez eux s’ils avaient un chez soi. Mais ce n’est pas le cas. Ils demeurent partout et ne sont nulle part chez eux.

Avec cette maraude au sein de l’équipe des bénévoles de la Croix-Rouge, que je remercie beaucoup, je me rends compte que quelques questions surgissent :

Avec les jeunes gens, comment assurer un lien avec les services susceptibles de soutenir des parcours d’insertion ? Mais peut-être ces relations existent-elles déjà ?

Comment sont connues et éventuellement accompagnées les situations d’errance des jeunes avec leurs chiens ? Le fait de revoir un jeune polonais semblable à ceux rencontrés il y a 5 ou 10 ans et qui semble en être resté à la  même étape de son parcours me pose question.

Enfin, la situation de ces femmes dont l’espérance de vie limitée s’exprime à travers leurs visages et leurs corps fatigués, sommes-nous condamnés à n’être que les spectateurs impuissants de leurs demandes d’arrêter ce parcours d’errance ?

Avec les 35 personnes rencontrées ce vendredi, il y a de nouvelles interrogations pour nos institutions en particulier la Métropole dont je suis un élu.

André Gachet

7 octobre 2016

 

C’est beau une ville la nuit #2

Deuxième maraude exploratoire avec la Croix-Rouge

Nuit du vendredi 7 octobre 2016 par André Gachet

 


Il fait doux ce soir alors que j’attends avec quelques habitués (ceux que j’ai déjà rencontrés) la venue du camion qui apporte à boire et à manger. Le passage d’une Porsche provoque une discussion sur l’intérêt ou non de faire la manche. Mais finalement on en reste là. La coexistence passe par les regards échangés (ou non).

Au total 10 personnes, mais seulement une femme avec un enfant dans un landau. Il s’agit de personnes en quête de nourriture. Un des hommes prend un peu de temps pour échanger avec moi sur les questions d’accès à l’hygiène et à l’alimentation. Il y a si peu à Lyon. Et d’une manière générale les règles sanitaires rendent complexes les « distributions – partage » de denrées alimentaires. Du point de vue de celui qui vit dans la rue, il y a quelque chose d’anachronique à vouloir protéger les pauvres d’une éventuelle intoxication liée à un don. Il ya tant d’autres raisons de voir sa santé se dégrader lorsqu’on est dans la précarité.

Distribution de poires, mon interlocuteur demande si elles sont lavées ? Il l’essuiera finalement avec son mouchoir.

Direction le 4ème arrondissement, un square à côté du cimetière. L’occupation de ce site a fait l’objet d’un article dans le progrès il y a peu. Nous passons un moment avec les 9 adultes et les 5 enfants qui vivent là en attente d’une expulsion programmée. Nous distribuons à boire et à manger et échangeons sur le quotidien, un ou plusieurs enfants sont scolarisés dans le groupe scolaire voisin.

Le Parc des Chartreux, est toujours occupé par quelques familles. Elles ont vu la Maison de la Veille Sociale mercredi et espèrent une réponse hébergement dans les semaines à venir. Il y a 7 adultes et 4 enfants. L’un des hommes nous signale l’incendie récent d’un squat voisin. Distribution d’eau.

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C’est beau une ville la nuit #1

Maraude exploratoire avec la Croix-Rouge

Nuit du 22 juillet 2016 par André Gachet


Il s’agit au départ pour moi, élu du 1er arrondissement, d’accompagner la Croix-Rouge dans une intervention humanitaire au bénéfice des sans abri du Parc des Chartreux, en manque d’eau, du fait de la fermeture des bornes fontaines publiques.

Mais j’accepte bien volontiers la proposition qui m’est faite de participer, en tant que bénévole temporaire, à une soirée de maraude dite exploratoire puisqu’elle consiste à répondre aux appels et à détecter les personnes en situations d’errance ou de sans abrisme.

Nous nous sommes retrouvés en début de soirée avec l’équipe composée de Léa (bénévole) et Florin (service civique) sur la Place Tolozan. Plusieurs personnes attendent l’arrivée du véhicule de la Croix-Rouge. La majorité sont des isolés, certains sont dans le dénuement sans être sans abri. Comme je suis en avance, je peux suivre les échanges sur les équipements lyonnais en particulier les bains douches de Delessert rénovés. Un petit groupe est même arrivé en voiture. Beaucoup iront ensuite vers le point fixe de Jean Macé car nous ne disposons pas de repas pour tous, ici nous ne donnons qu’un peu de soupe ou du café.

 

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